L’Observatoire des religions

L’Orientation du monde

Coïtus reservatus (Chine) contre coïtus interruptus (Occident)

mardi 19 juin 2007

Vus de Chine, ces Grecs qui nous paraissent tellement civilisés n’étaient que des barbares, et l’on voudrait nous les présenter comme des modèles !
Pour les Chinois comme pour les Grecs, il est vrai, le problème du sexe masculin est que le sperme est en quantité limitée, qu’il faudrait donc épargner. Mais en face du « yang » de l’homme, les Chinois se sont représentés chez la femme un « yin » en quantité, lui, illimitée – à savoir les sécrétions et la liqueur de l’utérus et de la vulve Cette femme, qui existe si peu chez nos Grecs (on lui suppose un sperme analogue à la semence masculine), voici qu’elle surgit avec toute la magnificence de son sexe dans la plus ancienne des civilisations et cela change tout.
Les Chinois sont de fins dialecticiens. Le sperme masculin et la liqueur féminine n’échappent pas à la dialectique, le yin engendrant son contraire le yang et le yang le yin dans une ronde sans fin où l’on passe d’un sexe à l’autre comme d’un côté à l’autre de la bande de Möbius. Nous sommes à mille lieux de l’espace euclidien du phallocratisme grec [1]. Ainsi chaque homme recèle-t-il en lui un élément féminin, de même que chaque femme un élément masculin – ce que confirment non seulement la psychologie, mais aussi l’embryologie et la physiologie contemporaines. Simplificatrice, la mythologie grecque coupe l’être original en deux parties égales et opposées qui n’auront de cesse de s’accoler, sexe contre sexe, quel que soit le sexe. Pour les Chinois, en approchant la femme, l’homme développe la femme en lui (les Grecs disent qu’ils s’effeminisent, ce qui n’est pas la même chose), et réciproquement, la femme développe l’homme en elle quand elle couche avec lui.
Aussi bien, quinze siècles avant J. -C., la différence des rythmes sexuels que nos sexologues nous présentent comme une découverte de leur science, les Chinois l’avaient-ils décrite en comparant le yin à l’eau et le yang au feu : « Le feu s’enflamme facilement et brusquement, mais il s’éteint tout aussi facilement sous l’action de l’eau ; au contraire, l’eau met bien du temps à s’échauffer, mais elle est aussi très lente à se refroidir [2].
De la dialectique des sexes et de leur différence rythmique, il suit une économie sexuelle qui est fort différente de l’épargne spermatique que l’Occident a héritée des Grecs. Nous avons appris d’eux que la jouissance qui accompagne cette dépense « contracte tout le corps, le crispe parfois jusqu’aux sursauts et, le faisant passer par toutes les couleurs, toutes les gesticulations, tous les halètements possibles, produit une surexcitation avec des cris d’égarement [...]. Et le patient en vient à se dire de lui-même, ou les autres de lui, qu’il jouit de tous les plaisirs jusqu’à en mourir ». [3]. Jouissance si violente, si inquiétante dans ses manifestations extérieures qu’elle an quelque chose de maladif qui l’a fait comparer parfois à l’épilepsie [4].
En Chine, la femme imprègne l’homme tout autant que l’homme imprègne la femme. La dépense spermatique est si traumatisante pour le mâle qu’elle peut provoquer une « petite mort », une sorte de coma ponctuel. Mais le coma post coitum est immédiatement compensé chez le Chinois par le fluide vital qu’il tire de la femme. Dès lors, s’il veut maximiser les bénéfices de l’opération, il ne lui reste qu’à éjaculer le moins possible, le plus tardivement possible, car s’il n’émet aucune semence alors que jouit la femme, cette semence remontera à l’intérieur de lui-même jusqu’à son cerveau, redoublant les effets bénéfiques de l’imprégnation dans la liqueur féminine. Fort logiquement, du point de vue de la vitalité, le maximum maximorum est atteint lorsque l’homme sait réduire à zéro sa propre dépense, c’est-à-dire lorsqu’il est capable de pratiquer le coïtus reservatus (coït sans éjaculation). Du même coup l’homme ruse avec la nature mais d’une autre manière que celle du coïtus interruptus (du reste interdit par l’Eglise) : « Son essence yang, activée par le contact avec le yin de la femme, refluera en amont, le long de la colonne vertébrale, fortifiant son cerveau et tout son organisme » [5].
Il s’agit bien du même problème d’épargne masculine, décrit par les Chinois eux-mêmes en termes économiques. « Dans le commerce sexuel, lit-on dans les Notes de la Chambre à coucher, il faut considérer la semence [mâle] comme la substance la plus précieuse [6]. En l’épargnant, c’est sa vie même que l’homme protégera » [7]. Mais, de l’idée que l’on a du sexe feminin [8], les conclusions que l’on tire d’une obsession identique sont radicalement autres.
Ainsi, tandis que l’Occidental apprend chez les Grecs à maîtriser ses passions et à copuler avec parcimonie, le Chinois trouve dans le coïtus reservatus une véritable médecine : « Si un homme se livre une fois à l’acte sans émettre de semence, enseignent les mêmes Note de la Chambre à coucher, alors son essence vitale sera rigoureuse. S’il le fait deux fois, son ouïe sera fine, sa vue sera perçante. S’il le fait trois fois, toutes les maladies disparaîtront Quatre fois, et son âme sera en paix. Cinq fois, et la circulation de son sang sera améliorées. Six fois, et ses reins se feront robustes. Sept fois, et ses fesses et ses cuisses gagneront en puissance. Huit fois, et son corps deviendra luisant. Neuf fois, et il atteindra la longévité. Dix fois, et il sera comme un Immortel. Ceux qui peuvent pratiquer l’acte sexuel maintes et maintes fois en un seul jour sans une pois émettre de semence, guériront par là de tous leurs maux et vivront jusqu’à un âge avancé » [9].
Ainsi l’eau et le feu, ces deux éléments antinomiques, au lieu de s’entre-détruire, de s’annuler, se nourrissent-ils l’un l’autre dans un paroxysme sans cesse croissant. La dialectique de l’érotique chinoise ressemble à celle dont Clausewitz a fait la théorie pour la guerre : l’ascension aux extrêmes, chacun anticipant l’anticipation de l’autre.
Le coïtus reservatus est si étranger à la mentalité occidentale que même dans les manuels contemporains de sexologie les plus complets il n’en est guère question. Evoquée au cours d’un congrès international [10], la pratique de l’ « étreinte réservée » a fait l’objet d’une condamnation « scientifique » : le docteur Jean Petetin, urologiste au ministère de la Santé, a déclaré devant un parterre de psychiatres et de psychanalystes qui « l’ont approuvé », « qu’à son avis la réalisation de cette sorte d’éréthisme [11] nerveux diffus, causé par la copulation sans éjaculation, présentait les mêmes inconvénients que des perversions, au double point de vue du fonctionnement de l’appareil génital masculin et de l’équilibre nerveux, - même mental – des deux partenaires. La méfiance de la plupart des théologiens concernant l’ « étreinte réservée », a poursuivi le docteur Petetin, est donc en parfait accord avec l’opinion médicale, fondée sur des considérations purement techniques. La propagande faite en faveur de cette méthode semble animée d’un « mysticisme trouble », a conclu le docteur Petetin. Depuis la nuit des temps, des centaines de millions de Chinois étaient des névrosés persévérant dans la perversité, et ils ne le savaient pas. A la décharge du savant urologiste du ministère français de la Santé, on notera que même le grand spécialiste de la sexualité chinoise, Robert van Gulik n’a pu cacher sa stupéfaction : « Si l’on songe, écrit-il, que les théories [du coïtus reservatus] ont à travers les siècles formé le principe fondamental des rapports sexuels en Chine, il est curieux de constater que pendant plus de 2000 ans on a dû largement pratiquer le coïtus reservatus sans dégâts visibles pour la progéniture et pour le niveau de santé de la race » [12].
Les Chinois, quant à eux, ne voyaient aucune perversité dans cette pratique et la créditaient de multiples avantages. La médecine allait même, dans la suite logique de ses prémisses, jusqu’à recommander à l’homme de multiplier le nombre de ses maîtresses : « Plus nombreuses sont les femmes avec lesquelles un homme s’accouple, plus grand sera le bienfait qu’il retirera de l’acte » [13], à condition bien sûr de pratiquer l’étreinte réservée. « Si l’on peut s’accoupler avec douze femmes sans une fois répandre sa semence, on demeurera jeune et beau pour toujours. Si un homme peut s’accoupler avec 93 femmes, tout en continuant de se maîtriser, il atteindra l’immortalité » [14]. La polygamie se trouve du même coup justifiée.
Justifiée aussi une eugénique tout à fait étrange pour un Occidental. Ainsi à la Cour, la règle générale voulait-elle que les femmes de rang inférieur fussent honorées par le roi avant celles de rang supérieur, et plus souvent qu’elles. Avec la reine, le roi ne commerçait qu’une fois par mois. Cette règle se fondait sur la croyance que pendant l’union sexuelle la force vitale de l’homme se nourrit et s’accroît de cette énergie qui, croyait-on, réside dans les sécrétions vaginales. Ainsi le roi ne s’accouplait-il avec la reine qu’après avoir accru sa puissance au maximum par de fréquentes unions, au préalable, avec les femmes de rangs inférieurs ; et par voie de conséquence, au moment le mieux choisi pour que la reine pût concevoir un héritier vigoureux et intelligents [15].

[1] Keuls, Eva C. (1985), The Reign of the Phallus, Sexual Politics in Ancient Athens, University of Californian Press, Berkeley and Los Angeles

[2] Robert Van Gulik, La vie sexuelle dans la Chine ancienne, 1971, p. 65

[3] Platon, Philèbe, 47 b

[4] Aulu-Gelle, Nuits attiques, 19, 2

[5] Van Gulik, op. cit. p. 76

[6] Fang Nei Ki

[7] Van Gulik op. cit. p. 191

[8] « la femme est supérieure à l’homme de la même manière que l’eau est supérieure au feu »

[9] Van Gulik, op. cit. p. 189

[10] 7e Congrès international d’Avon

[11] Eréthisme : état d’excitabilité accrue d’un organe », selon le dictionnaire Robert

[12] Van Gulik, op. cit. p. 76

[13] Idem p. 131

[14] Idem p. 247

[15] Van Gulik, op. cit. p. 42-43


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