L’Observatoire des religions

Les papes se sont opposés à l’esclavage. En vain.

vendredi 8 juin 2007

Les papes se sont opposés à l’esclavage. Mais ils n’ont pas été écoutés. C’est ce qui ressort du dernier ouvrage de Rodney Stark, le seul, malheureusement à avoir été traduit en français (Le triomphe de la raison, Pourquoi la réussite du modèle occidental est le fruit du christianisme, Presses de la Renaissance).
L’opposition papale à l’esclavage est si peu connue qu’elle mérite d’être exposée en détail. Au cours des années 1430, les Espagnols colonisent les îles Canaries et entreprennent de réduire en esclavage la population indigène. Informé de ce programme, le pape Eugène IV lance immédiatement une bulle, Sicut dudum, nette et sans ambiguïté : sous peine d’excommunication, tout maître d’esclave a quinze jour à compter de la réception de la bulle pour « rendre leur liberté antérieure à toutes et chacune des personnes de l’un ou l’autre sexe qui étaient jusque là résidentes desdites îles Canaries [...] Ces personnes devaient être totalement et à jamais libres et devaient être relâchées sans exaction ni perception d’aucune somme d’argent ». Mais la bulle du pape sera ignorée. Avec la colonisation du Nouveau Monde par Espagnols et Portugais, la réduction en esclavage des populations indigènes continue, complétée par l’arrivée de « cargaisons » d’Africains. Certains maîtres prétendent qu’il ne s’agit pas d’une violation de l’enseignement de l’Eglise puisque les êtres en question ne sont pas des « créatures rationnelles ». En 1537, en réponse à cet esclavagisme, le pape Paul III lance trois décrétales contre l’esclavage dans le Nouveau Monde - ignorées jusqu’à maintenant par les historiens. Dans une bulle initiale, Paul III déclare que « les Indiens eux-mêmes sont assurément des hommes véritables » et que par conséquent « en vertu de notre Autorité apostolique [nous] décrétons et déclarons [...] que les dits Indiens, et tous les autres peuples, même s’ils sont étrangers à la foi, [...] ne devront pas être privés de leur liberté ou de leurs possessions [...] et ne devront pas être réduits en esclavage, et quoi qu’il advienne de contraire soit considéré comme nul et non avenu ». Dans une seconde bulle, le pape invoque la peine d’excommunication pour quiconque se livre à l’esclavage « sans considération de dignité, d’état, de condition ou de grade ». La réduction des Indiens en esclavage devient moins visible, mais la traite des Noirs continue de plus belle. En 1639, à la requête des jésuites du Paraguay, le pape Urbain VIII signe une bulle réaffirmant l’excommunication pour tous ceux qui se livrent au trafic d’esclaves ou qui en possèdent. Ces bulles n’ont aucun effet. Les évêques, nommés par le roi, sont rares à les soutenir. Il est illégal de publier ces textes sans le consentement du roi. Lorsque la bulle d’Urbain VII fut lue en public par les jésuites à Rio de Janeiro malgré l’interdit royal, une foule d’émeutiers met à sac le collège local de la Compagnie de Jésus et moleste un certain nombre de prêtres. A Santos, une autre foule déchaînée piétine le vicaire général jésuite lorsqu’il tente de publier la bulle. Pour avoir continué à s’opposer à l’esclavage et établi des communautés indiennes, les jésuites sont, en 1767, expulsés du Nouveau Monde.

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