L’Observatoire des religions

Michel Naud

vendredi 8 juin 2007

chef d’entreprise, initiateur du réseau des brights http://brightsfrance.free.fr/initiateurs.htm

Comme le diraient les partisans turcs de la laïcité, « la république est laïque et le restera » ; c’est ce que je m’estime en droit d’attendre d’un président de la République quel qu’il soit ; compte tenu des positions défendues avant son élection par le nouveau président de la république (d’après les livres qu’il a écrits comme candidat à la candidature puis comme candidat) je doute que la laïcité institutionnelle et scolaire progresse spontanément sous son (ses) mandat(s) ; s’il comptait mettre en oeuvre ses "inclinaisons" en la matière je serais en droit de craindre que la laïcité régresse ; mais c’est sans compter que Nicolas Sarkozy est désormais président de la République et donc président de tous les Français.

Aux sources de notre république, comme de celle des Etats-Unis d’Amérique, il y a le « mur de séparation » comme disait Thomas Jefferson, qui s’est fait « premier amendement » outre-atlantique (établissant liberté de conscience et liberté d’expression, bien évidemment inséparables), et s’est fait séparation des églises et de l’Etat dès la première constitution dont la République française s’est dotée (constitution de l’an III).

Le président de la République, alors candidat, a déclaré (au journal La Croix) que contrairement à son inclinaison spontanée il ne toucherait pas à la loi de 1905 ; il a dit aussi qu’il tiendrait ses promesses, toutes ses promesses ; dont acte : je n’entends pas mêler ma voix à ceux qui lui font des procès d’intention et je jugerai sur les actes. Gageons qu’il ne touchera pas à la loi de 1905.

Et en matière de sectes ?

La laïcité, c’est la liberté de conscience garantie par la séparation des religions et de l’Etat. Telle est notre tradition. L’article 10 de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen (qui figure encore dans notre constitution) affirme que « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble par l’ordre public établi par la loi ». La première constitution de la République, la Constitution de l’an III stipulait dans son article 354 que « Nul ne peut être empêché d’exercer, en se conformant aux lois, le culte qu’il a choisi » et, ce qui est peut-être le plus clair est peut-être le décret du 2 avril 1871 de la Commune de Paris qui rétablissait, pour quelque semaines, la « séparation de l’Etat et des religions », et exposait dans l’exposé des motifs : « Considérant que le premier des principes de la République Française est la liberté ; Considérant que la liberté de conscience est la première des libertés ; etc. ». Donc à la question « en matière de sectes ? » je répondrais que notre tradition républicaine, qui n’a produit ni Jdanov ni Goebbels ni l’Inquisition, est qu’il n’y a pas de police des consciences : tant que les manifestations des « sectes », celles qui ont réussi à atteindre au « statut » de religion (ou quelques autres idéologies non labellisées religieuses) comme celles qui végètent dans une quasi clandestinité, n’enfreignent pas la loi, d’ores et déjà plus que suffisante, il n’y a aucune raison de leur chercher des noises. J’ai déjà écrit sur ce sujet, par exemple : http://brightsfrance.free.fr/phpBB2/viewtopic.php ?t=308 . La loi de 1905, dans la première phrase de son premier article affirme « La République assure la liberté de conscience. » : aux chasseurs de sectes, souvent adeptes d’une secte qui a réussi (ou éventuellement d’une foi séculière) je répondrais "Osons la liberté de conscience !" sous la seule contrainte du respect des lois de la république.

Trouvez-vous que le traitement des religions en France a été équitable au cours du dernier quinquennat ?

En France, depuis l’avènement la République, nous jugeons en droit et non en équité ; c’est ce que les présidents des tribunaux aiment souvent à rappeler à chaque ouverture d’année judiciaire ; cela ne veut pas dire que les deux sont incompatibles, mais cela veut dire au moins que privilégier l’angle d’approche de "l’équité" n’est pas pertinent et que c’est l’égalité en droit qu’il convient d’évoquer, égalité entre les individus-citoyens et non entre des groupes constitués. La loi de 1905, dans son article 2, élevé avec l’article 1 au rang de « principe », précise que « La République ne reconnaît aucun culte ». Autant le premier article renvoyait à la « Liberté », premier terme du triptyque républicain, autant ce second article pointe le second terme du triptyque républicain, à savoir l’Egalité. Des débats ont été menés sur cette question, d’aucuns plaidant que ne pas reconnaître les cultes ne signifie pas pour autant les ignorer. Certes, mais la manière n’est pas neutre. Je prendrai un seul exemple du dernier quinquennat, la question du port de signes religieux à l’école publique. En installant la commission Stasi (institutionnalisant de fait des représentants des cultes comme conseillers de la république) le président de la République a violé l’article 2 de la loi de 1905, de même qu’en basant l’argumentaire sur le caractère « ostensible » ou « ostentatoire » du port des signes religieux, il a laissé le débat se placer sur le terrain de l’intention et non des faits, et donc en violation de la liberté de conscience ; sur ce terrain, le président de l’Assemblée nationale, s’est, lui, clairement inscrit dans la tradition républicaine, en installant une commission parlementaire (qui, bien entendu, entend qui elle veut entendre, dont les représentants des cultes si elle le juge nécessaire ou souhaitable) et en évoquant le port de signes religieux visibles (# ostensibles) ; j’ai la faiblesse de penser qu’en philosophie politique ces nuances sont d’importance.

Que pensez-vous de la notion « Islam de France » mise en circulation par le Ministre français de l’Intérieur ? Voudriez-vous d’un christianisme de France, d’un judaïsme de France, etc… ?

Je pense que l’honnêteté intellectuelle impose de dire que si le ministre de l’Intérieur suggéré dans cette question, devenu, dans l’intervalle, président de la république évoquait « l’islam de France », ce n’est pas lui qui l’a « mis en circulation » : il s’inscrivait quand même, sur ce point, dans la continuité d’un de ces prédécesseurs illustre et néanmoins adversaire politique, à savoir Jean-Pierre Chevènement ( http://www.fondation-res-publica.org/Islam-de-France-ou-en-est-on-conclusions-de-Jean-Pierre-Chevenement_a65.html ), tant pour utiliser l’expression « islam de France » que pour l’institutionnaliser dans un organe « représentatif ». En ce qui me concerne, je ne m’inscris ni dans la perspective inscrite par Jean-Pierre Chevènement ni dans celle inscrite par Nicolas Sarkozy. Le concept éventuel « islam de France » n’a pas de sens pour la République ; peut-être pourrait-il en avoir un pour les musulmans eux-mêmes mais de façon indépendante de l’Etat ; la création clandestine en 1943 du CRIF a bien été la création d’une instance du judaïsme français indépendante de l’Etat ; la fédération protestante de France est bien une institutionnalisation sur le territoire national des protestants à l’initiative des églises et confessions protestantes elles-mêmes ; quant à l’église catholique romaine elle est et restera vaticane, de toute évidence.

Comment situez-vous la France par rapport à ses voisins européens sur ces questions ?

Je répondrais que nous ne sommes pas en concurrence avec nos voisins, qu’ils soient européens, membres de l’Union européenne ou non, ou des rives sud de la méditerranée, sur ces questions ; je répondrais aussi que nos voisins n’ont pas à nous dire ce que nous avons à faire (je fais notamment référence aux pressions qui ont été exercées sur notre pays lors du débat sur le port des signes religieux à l’école publique) ; je considère que sur le plan de la séparation des religions et de l’Etat la République française affiche une posture plus conforme à mes aspirations qu’aucun de ses voisins ; je considère néanmoins que notre République est loin d’être à la hauteur de la posture qu’elle affiche (financement public des lieux de culte ou de l’enseignement privé, maintien du concordat, etc.) ; sur le plan de la liberté de conscience comme de la liberté d’expression la tradition française est par contre notablement en retrait par rapport à la tradition anglo-saxonne, notamment outre-manche, et aussi outre-atlantique.

Autres remarques ?

La démocratie politique, le respect de l’égalité en droit des citoyens, exigeraient d’entreprendre des travaux de restauration du « mur de séparation » très largement mis à mal au fil des gouvernements successifs de toute tendance politique (entretien des lieux de culte, financement de l’enseignement confessionnel, départements concordataires, loi d’orientation scolaire, etc.) ; on ne peut guère l’attendre ni du président qui a été élu ni de celle et celui qui prétendaient avoir une probabilité raisonnable d’être élu de façon alternative. Une perspective de reconquête de la laïcité républicaine est donc à reconstruire.


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