L’Observatoire des religions

1077 : A Canossa, le pape humilie l’empereur

jeudi 22 mars 2007

Décor prodigieux pour l’une des journées les plus décisives de l’Histoire. La forteresse qui s’élève dans l’Apennin au sud de Reggio d’Emilie est un nid d’aigle imprenable. C’est là que le pape Grégoire VII a trouvé refuge en l’hiver 1077.

Un pénitent se présente le 25 janvier devant les murailles, vêtu de bure, nu-pieds dans la neige. Chacun sait qu’il s’agit du roi germanique Henri IV, héritier des Ottons, empereur non encore couronné. Même en haillons, Henri à 21 ans est de belle prestance alors que Grégoire (57 ans) a les jambes plutôt courtes. Le premier va se prosterner devant le second. Que signifie cette tragi-comédie qui voit s’affronter les « deux moitiés de Dieu » ? En fait ce qui se joue, sans doute à leur insu, c’est la possibilité de la séparation des pouvoirs spirituel et temporel, de leur neutralisation réciproque et donc de l’émergence de la laïcité, indispensable pour le développement d’une économie moderne.

On sait le rôle qu’a joué Otton 1er, le refondateur de l’empire, dans le relèvement de la papauté (cf. le précédent chapitre). Depuis, l’habitude s’était prise que l’empereur joue un rôle primordial dans la nomination des papes. Mais le Saint-Siège ne pouvait supporter de dépendre ainsi de la puissance politique. Certes, son territoire est petit par rapport au domaine impérial ; le Patrimoine de Saint-Pierre sur le Tibre, la Romagne et la Marche d’Ancône est plus petit que le duché de Saxe ou celui de Normandie. Mais cette principauté est à la tête d’une Eglise qui surclasse toutes les autres sources de pouvoir par sa puissance spirituelle, intellectuelle, sociale, économique, financière. C’est une multinationale avant la lettre. A une époque où le pouvoir est attaché à la terre, elle est d’abord, et de loin, le premier propriétaire terrien grâce aux donations de toutes sortes qu’elle reçoit. Avec la dîme qu’elle lève sur les fidèles, elle pourrait être la première puissance financière de l’époque. Mais les seigneurs féodaux ont eu tendance à se réapproprier les biens ecclésiastiques et à détourner une part substantielle de la dîme(encadré). Pourquoi l’Eglise ne reprendrait-elle pas ce qui lui appartient et ne reconstituerait-elle pas sous son égide l’unité politique d’un empire romain qui ne cesse de hanter les imaginations ?

Redevance en nature et en argent portant principalement, la dîme, rappelons-le, est destinée à l’entretien du clergé et des lieux de culte. La tradition chrétienne la relie aux dons volontaires des premières communautés. Les carolingiens l’ont rendue obligatoire pour compenser les expropriations de terres ecclésiastiques commises par Charles Martel et ses successeurs.

En principe, la dîme est prélevée sur tous produits, « car Dieu a sa part de tout ». En pratique, elle est surtout tirée des revenus agricoles. Le produit de la dîme appartient aux évêques qui en reversent une bonne part aux paroisses. Les curés rencontrent de puissants rivaux pour le partage de la dîme : les seigneurs féodaux qui ont fondé des églises sur leur domaine ou qui s’en sont emparés de force, considèrent que les revenus afférents leur appartiennent ; les dîmes sont alors intégrées dans les revenus de la seigneurie et deviennent l’objet de transactions de droit privé. L’un des objectifs poursuivis par Grégoire VII sera précisément de récupérer ces dîmes ainsi que les biens ecclésiastiques correspondants. Mais la restitution se fera souvent au profit d’abbés de monastères réputés.

Dans la recherche de l’indépendance, la papauté a déjà accompli un premier pas. Elle s’est émancipée de la tutelle impériale. A la mort de son père Henri III, Henri IV n’a que trois ans. Profitant de cette minorité, la papauté instaure un nouveau mode d’élection du successeur de Pierre, encore en vigueur aujourd’hui. Par un décret du 13 avril 1059, la tâche est désormais confiée aux cardinaux. L’empereur germanique n’y joue plus aucun rôle.

La deuxième étape consiste à condamner toute investiture laïque. Dans un canon de 1059, il est décidé « qu’aucun clerc ou prêtre ne reçoive d’aucune façon une église des mains d’un laïque, ni gratuitement, ni pour de l’argent ». En 1075, deux ans après son intronisation, Grégoire VII confirme qu’il est interdit « à qui que ce soit de recevoir des mains d’un laïque un évêché ou une abbaye » sous peine de nullité. C’est une révolution. Jusqu’à cette date, le pouvoir politique s’était arrogé la nomination des évêques et des abbés. Henri IV est particulièrement visé. Le pape le qualifie de rex Teutonicorum (roi des Teutons) pour le rabaisser en dignité et nier le caractère universel du Reich. Le caractère sacré de l’empereur est singulièrement écorné, puisqu’il n’a plus le pouvoir de nommer les dignitaires de l’Eglise. Or, il a besoin de ce pouvoir pour avoir à sa main évêques et abbés allemands et s’en servir contre une féodalité laïque rétive. Sans ce pouvoir, la puissance impériale en Germanie, dont nous avons montré la fragilité dans le précédent chapitre, risque de s’effondrer. Dès lors une lutte décisive est engagée entre le pape et l’héritier du Saint Empire Romain Germanique. Et au-delà de cette lutte, c’est toute la conception du pouvoir qui est en cause. Henri IV l’a bien compris. Dans les mois qui suivent le décret de février 1075, il s’empresse de nommer, comme naguère, l’archevêque de Cologne, les évêques de Liège et de Spire. Le siège de Milan étant vacant, il y nomme une de ses créatures que le pape s’empresse de déposer. Il en fait autant à Fermo, Spolète et Bamberg. Puis il exige la démission du pape.

En mars 1075, Grégoire VII réplique par le Dictatus papae, un ensemble de 27 directives où sont affirmés ou réaffirmés la « liberté » de l’Eglise, l’interdiction de l’investiture par des laïques, l’universalisme de la papauté placé au-dessus de l’empire. Seul le successeur de saint Pierre a le droit d’être qualifié d’universel, lui seul a le droit de porter les insignes impériaux. La tiare papale aux couronnes superposées symbolise la souveraineté suprême. Le manteau du Saint-Père est teint de la pourpre césariene. Son gouvernement (la curie) et son titre même (pontifex maximum) rappellent le souvenir d’Auguste. A l’époque le pape était comparé au soleil, et les empereurs ou rois à la lune, astre subalterne. Non seulement le pape a le pouvoir de délier de leur serment de fidélité les sujets d’un prince indigne, mais aussi celui de déposer l’empereur sans que lui-même, le pape, puisse être jugé par personne. Bref, la plus haute dignité laïque devra être soumise à la juridiction suprême de l’Eglise non seulement au spirituel mais au temporel. C’est une véritable théocratie que le vicaire du Christ veut instaurer.

Début 1076, le conflit s’accélère. A Worms, le 24 janvier, Henri IV réunit un concile d’évêques germaniques qui dépose Grégoire VII en lui déniant la qualité de pape, lui reprochant d’avoir détruit la paix de l’Eglise. Des envoyés sont expédiés à Rome pour inviter le clergé et le peuple à lui donner un successeur. Dans l’Italie du Nord des prélats réunis à Plaisance confirment la décision de Worms.

Le mois suivant, Grégoire VII relève le défi. Au synode romain réuni le 14 février, il déclare : « J’interdis au roi Henri qui, par un orgueil insensé, s’est élevé contre l’Eglise, de gouverner le royaume d’Allemagne et d’Italie ; je délie tous les chrétiens du serment qu’ils ont contracté envers lui ; je défens à qui que ce soit de le reconnaître comme roi ». Sentence inouïe : le pape excommunie et dépose un souverain, et quel souverain ! Le retentissement est énorme. Surtout en Allemagne. Plusieurs princes germaniques, considérant qu’ils sont déliés du serment de fidélité, se soulèvent contre Henri IV. Les évêques qui, à Worms, avaient obéi un peu vite aux ordres royaux, changent de camp. Sous les pieds du roi excommunié, c’est comme un vide qui se creuse. Menacé de déchéance, Henri IV décide de se soumettre au pape pendant qu’il en est encore temps. Il traverse les Alpes et se rend à Canossa dans les conditions humiliantes que l’on a dites.

Grégoire VII le fait attendre trois longues journées, mais la pression de son entourage l’incline à la modération. Notamment, Hugues abbé de Cluny, le propre parrain d’Henri IV. A maintenir Henri dans la position d’excommunié, le chef de l’Eglise risquait une rupture, peut-être un schisme. A lui donner son pardon, il perdait sa prise, sans être assuré de la sincérité du pénitent.

Beaucoup d’historiens ont pensé que le vrai vaincu de Canossa avait été le pape, que l’absolution qu’il avait accordée avait été formulée en termes trop équivoques pour avoir des effets. D’autres au contraire ont vu dans ce geste de pardon une manifestation de supériorité écrasante sur le pouvoir politique. Quoi qu’il en soit le résultat immédiat fut de rendre la position royale encore plus délicate. Les princes allemands, stupéfaits d’une réconciliation qui contrariait leurs intrigues, se réunirent le 13 mars à Forchheim pour prononcer la déchéance de Henri IV et nommer à sa place Rodolphe de Rheinfelden, duc de Souabe (1077-1080), puis Hermann comte de Salm (1081-1088). Cette élection d’un antiroi était sans précédent dans l’histoire de l’Allemagne. Mais Henri n’avait pas dit son dernier mot.

En novembre 1078, Grégoire VII pousse son avantage : il étend l’interdiction de l’investiture pour les laïques aux bénéfices ecclésiastiques « inférieurs ». Cette fois, les épiscopats allemands et lombards, dans leur majorité, se rangent du côté de Henri IV qui reprend l’offensive. Le pape l’excommunie une seconde fois (7 mars 1080). Henri réplique en faisant déclarer derechef la déchéance de Grégoire VII « faux moine, ravageur d’églises et nécromancien », et proclame à sa place Guibert, archevêque de Ravenne, qui prend le nom de Clément III. En Allemagne et en Italie deux églises, l’Eglise impériale et l’Eglise pontificale, s’excommunient mutuellement ! En 1084, Henri marche sur Rome, y installe son pape, se fait couronner empereur par lui. L’empereur et l’antipape occupent Saint Pierre et le Latran. Grégoire VII se retranche dans le château Saint-Ange. Pendant que les deux clans s’écharpent dans les ruelles de la Ville éternelle, d’obscures tractations ont lieu. A un moment, le pape, qui refuse de quitter sa forteresse, propose à Henri de le couronner en descendant la couronne au bout d’une corde. Finalement Grégoire doit s’enfuir et meurt en exil à Salerne en 1085.

Quant à Henri IV, abandonné par ses sujets, en but à une rébellion de son fils cadet, il abdique , se dépouille de ses insignes impériaux que le légat du pape remet au fils rebelle. Il meurt en 1106 à Liège.

La Querelle des Investitures sera finalement soldée à Worms en 1122 par un concordat conclu entre les successeurs de Grégoire et de Henri. Le compromis est le suivant : une fois l’évêque élu par un conseil restreint de chanoines, il est consacré par l’archevêque. Après quoi, mais après quoi seulement, l’empereur investit l’élu des droits de la puissance publique attachés à l’évêché. Le spirituel est cette fois bien distingué du temporel. Distinction unique dans l’histoire de l’humanité et moment capital dans la fabrication de l’homo economicus.

Au terme de cette lutte de géants, peut-on dire qui a gagné ? Il certain que le pape voit son pouvoir agrandi. Il est d’abord à la tête de toute une série de nouveaux Etats vassaux qui doivent lui verser un cens annuel. Ces Etats se situent en Italie du Sud (principautés normandes), au Sud de la France (Comté de la marche d’Espagne), en Provence et dans la vallée du Rhône (comtés du Viennois), à l’est dans les régions des côtes dalmates, en Hongrie, en Pologne. D’autre part, son pouvoir à la tête de l’Eglise est renforcé par l’humiliation qu’il a infligée à l’empereur. Enfin, nombre de monastères sont des points d’appui pour la papauté, des centres d’élites qui favorisent la croissance de son emprise, notamment dans le puissant ordre de Cluny qui étend loin ses ramifications. Des ordres nouveaux sont créés, Camaldules, Chartreux, Cisterciens, qui sont eux aussi à la dévotion du pape. Au sommet de cette triple hiérarchie, le pape lancera la première croisade. Toutefois, même au plus fort de sa tentation théocratique, le pape devra partager le pouvoir avec les autorités laïques (Concordat de Worms), tout simplement parce qu’il n’a pas les moyens de succéder tout seul aux Césars.

Biblio : Daniel-Rops, L’Eglise de la Cathédrale et de la Croisade, Fayard 1952 Philippe Levillain (sous la direction de ), Dictionnaire historique de la papauté, Fayard. Jean Tulard (sous la direction de), Les empires occidentaux de Rome à Berlin, PUF 1997


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