L’Observatoire des religions

Pourquoi la croissance économique n’a-t-elle pas tué la religion ?

jeudi 12 février 2009 par Jacques Lecaillon

C’est sous ce titre un peu provocateur que Michaël McBride, de l’université de Californie, a présenté un certain nombre de travaux auxquels l’Observatoire des religions a récemment fait référence et qui aborde un thème à la fois très ancien et toujours actuel, celui de la sécularisation.

L’hypothèse de base, assez largement partagée par les philosophes et les sociologues, est que le développement économique et l’élévation des niveaux de vie, la diffusion de l’instruction, les progrès de la science et de l’urbanisation, provoquent une disparition des besoins religieux, aussi bien en ce qui concerne la pratique que les croyances.

Pourtant, les succès actuels du Protestantisme évangélique aux Etats-Unis et en Amérique latine, l’expansion du Fondamentalisme islamique en Afrique et en Asie, la reprise spectaculaire de la pratique religieuse en Europe de l’Est depuis la disparition de l’URSS, témoignent de la vitalité des religions à tel point que l’anthropologue américain Clifford Geertz a pu voir dans la religion « un sujet d’avenir » ; le philosophe français Michel Serres a même suggéré que nous n’étions peut-être qu’au début de l’ère chrétienne [1].

Dans ce débat, le rôle des économistes a notamment consisté à détecter l’influence de la croissance des revenus sur les manifestations de la religiosité.

Croissance des revenus et sécularisation

Une vie plus facile et un niveau de vie plus élevé détournent-ils de la foi et du recours à la religion ? L’économiste américain Robert Barro [2] a effectivement montré que les différents indicateurs de religiosité disponibles tendaient à baisser lorsque le produit par habitant, pris comme indicateur de développement, s’élevait ; il a en outre vérifié que la causalité allait bien du développement à la religion. Toutefois, le développement comporte plusieurs dimensions différentes telles que l’éducation, l’espérance de vie, le degré d’urbanisation, la pyramide des âges…Or, lorsqu’on tient compte de toutes ces variables, la relation entre la religiosité et le produit par tête cesse d’être significative.

M. McBride aborde pour sa part la question en posant que plus les revenus augmentent grâce à la croissance de l’activité et de la production, plus le coût d’opportunité de la pratique religieuse s’élève ; en conséquence, les individus sont incités à réduire leurs engagements religieux pour s’adonner à des activités séculières devenues plus « rentables ». Notons que ce qui est ici en cause, c’est une répartition du temps disponible entre différentes sortes d’activités (religieuses ou profanes), et au bout du compte entre différentes satisfactions, ce qui suppose que ces satisfactions soient substituables entre elles. Par ailleurs, cela n’affecte pas automatiquement les croyances ; comme l’indiquent Ekelund et al. [3], la non-affiliation à une religion reconnue ne signifie pas l’abandon de toute spiritualité.

Toutefois, l ’argumentation ne prend en considération que le comportement des demandeurs (les fidèles) sur « les marchés religieux » ; elle néglige d’autres aspects de ces marchés qui peuvent contredire cette dynamique. Par exemple, la croissance peut permettre une réduction du coût de l’offre des services religieux, autorisant une augmentation de cette offre ; ou encore, une Eglise peut modifier ses exigences et ses règles de comportement pour s’adapter aux modifications de la demande afin de retenir ses fidèles. En un mot, déterminer l’impact de la croissance économique et de la progression des revenus sur la religion suppose un examen des différents facteurs qui peuvent modifier à la fois l’offre et la demande sur les marchés.

La réaction des marchés religieux

L’un des objectifs de McBride est précisément de dégager les forces qui, dans une économie en croissance, s’opposent à la sécularisation. Pour ce faire, il situe son analyse dans le cadre d’un marché libre, dépourvu de toute réglementation publique, sur lequel les Eglises peuvent facilement s’implanter et se faire concurrence pour obtenir ou conserver l’adhésion des fidèles. Dans ce cadre, elles peuvent, comme on l’a dit plus haut, adapter leurs exigences aux modifications de la demande des fidèles ; mais ceux-ci peuvent de leur côté changer de confession, adopter une Eglise plus accommodante sans abandonner immédiatement toute pratique lorsque leurs revenus augmentent ; l’effet de substitution entre les religions joue à plein

Il faut rappeler qu’aux Etats-Unis beaucoup de confessions sont apparemment très voisines : Luthériens, Méthodistes, Presbytériens, Episcopaliens, Baptistes…

.

Bien plus, la hausse moyenne des revenus s’accompagne souvent d’une augmentation des inégalités et, en conséquence, d’une diversification des comportements, donc des besoins religieux. Sur un marché libre, cela conduit à un développement du pluralisme religieux, synonyme d’une plus grande pratique. Observons que la relation entre pratique et pluralisme religieux fait elle-même l’objet d’un autre débat sur le sens de la causalité. A l’origine, il était supposé que la diversité des Eglises était défavorable à l’adhésion des fidèles : si la Vérité est une, il ne devrait y avoir qu’une Eglise….Cette hypothèse n’étant pas toujours vérifiée, on admit progressivement que les deux variables considérées, la pratique et le pluralisme, dépendaient d’une cause commune, le degré de concurrence sur les marchés religieux.

En ce qui concerne plus précisément le comportement de l’offre, la croissance des revenus peut aussi modifier le coût d’opportunité des Eglises, et notamment du clergé : alors que dans un pays pauvre, l’entrée dans les ordres représente souvent une promotion sociale, cela est de moins en moins vrai quand la société s’enrichit, d’où une baisse du nombre de « vocations » ; en conséquence, si le nombre de prêtres et de confessions se réduit, le pluralisme et la pratique diminuent. A l’inverse, si le progrès des techniques et des moyens de communication permet d’améliorer les conditions de l’offre, le pluralisme augmente. Notons également que l’instabilité économique et politique favorise la recherche de sécurité dans l’appartenance religieuse ; une instabilité permanente soutient la religiosité.

Au total, l’influence de la croissance sur la pratique dépend, sur un marché religieux libre, d’une pluralité de facteurs ; en particulier, la forte religiosité caractéristique de l’Amérique du nord serait le résultat d’une économie ouverte au dynamisme des « entrepreneurs religieux » et de la concurrence. Si bien que pour McBride, « religious demise is not an automatic prediction ».

Réglementation et pratique religieuse

Mais que deviennent ces conclusions si l’on sort du cadre du modèle concurrentiel ?

Il est clair que sur un marché religieux réglementé dont l’accès est interdit à de nouvelles religions ou organisations confessionnelles, la ou les religions reconnues disposent d’une situation de monopole ; à la limite, la possibilité de faire jouer l’effet de substitution entre confessions disparaît ; faute de pluralisme, il est exclu de se convertir à une autre religion. Dès lors, le seul risque pour la religion dominante est que, sous l’effet de la croissance et de la hausse des revenus, une partie des fidèles renoncent à toute pratique ; tout au plus pourra-t-elle tenter d’enrayer le phénomène en adaptant ses exigences à la disponibilité de ses adhérents. Dans cette perspective, la chute de la pratique religieuse en Europe occidentale, longtemps considérée comme une vérification de l’hypothèse de sécularisation, serait essentiellement due aux interdictions légales de nouvelles confessions plutôt qu’à la baisse du sentiment religieux.

Il existe cependant un cas dans lequel cette chute de la pratique n’est pas vérifiée ; c’est celui où la totalité des activités religieuses et profanes sont réglementées au point qu’il n’existe plus de substituts profanes à la pratique religieuse. Dans cette éventualité, la pratique de la religion dotée d’un monopole public peut rester très élevée, même en présence d’effets négatifs de la croissance économique sur la religion. Il semble que cette éventualité corresponde assez bien au cas des républiques islamiques

 [4]]], bien que l’auteur n’y fasse pas allusion.

Reste à se demander ce qu’il advient de la pratique en cas de déréglementation et d’ouverture du marché religieux à de nouvelles confessions, comme c’est apparemment le cas de nos jours sous l’effet de la mondialisation7. En réponse à cette question, McBride utilise la notion de « capital religieux » accumulé8, évoquant par là le poids des traditions : lorsque dans un pays la réglementation a fini par habituer les individus à la présence d’une Eglise, on ne peut pas s’attendre, en cas de libéralisation du marché, à un renouveau religieux immédiat. Les séquelles de la sécularisation devraient donc subsister pendant un certain temps dans les pays d’Europe occidentale.

Il n’est pas nécessaire d’insister en conclusion sur le contraste existant entre les expériences et les analyses américaines et européennes du phénomène religieux ; apparent ou réel, il a le mérite de renouveler l’intérêt de l’économie de la religion. Jacques Lecaillon

Parmi les travaux récents de McBride, voir : Religious Pluralism and Religious Participation, University of California, Department of Economics, décembre 2007 ; Religious Market Competition in Richer World, University of California, Avril 2008.

[1] Cf. J.C. Guillebaud : Le commencement d’un monde, Paris, Seuil, 2008.

[2] R.J. Barro et R.M. McCleary : Religion and Political Economy in an International Panel, Harvard University, Novembre 2003.

[3] R.Ekelund, R. Hébert et R. Tollison : The Marketplace of Christianity, The MIT Press, 2006, p. 254.

[4] [[Selon R. Barro, op.cit., c’est chez les musulmans que la pratique est la plus élevée, suivis par les catholiques


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