L’Observatoire des religions

Le Modèle Juif

jeudi 22 mars 2007

Le modèle financier du Temple de Jérusalem. La récolte de l’argent juif et son acheminement sous protection des légions romaines. Rappel de l’histoire du Temple. Les chrétiens commencent par copier le modèle juif. Position du christianisme sur le « marché de la religion » du 1er siècle. Question centrale de la circoncision. Rôle mystérieux de Jacques, le « frère » de Jésus. Les Romains détruisent le Temple et mettent la main sur le trésor juif. Explication de l’antipharisaïsme des Evangiles.

Le premier siècle du christianisme - le premier siècle de notre ère - n’est guère facile à analyser, c’est le moins qu’on puisse dire. Et la tâche de l’économiste est aussi ardue que celle de l’historien. On ne peut que mentionner ici pour mémoire les énigmes qui entourent encore l’origine du christianisme, et fascinent les historiens. On connaît le paradoxe : extrême rareté, pour ne pas dire inexistence, des sources non chrétiennes sur la vie du Christ1, au point que certains, il est vrai de plus en plus rares, doutent encore de son historicité ; abondance de témoignages chrétiens (les textes du « Nouveau Testament »), qui ne peuvent en aucun cas être considérés comme des documents objectifs par l’historien. Par exemple, la date de la naissance du Christ reste sujette à caution. La seule quasi certitude est que Jésus n’est pas né un 25 décembre en l’an zéro de notre ère. Seuls deux évangiles canoniques sur quatre en font état. Selon Mathieu, Jésus serait né sous Hérode. Ce personnage capital pour notre propos est mort en 750 dans le calendrier romain qui débute à la fondation de Rome - date qui correspond à 4. Il faudrait donc faire remonter la naissance du Christ au moins à cette année-là. Par contre selon Luc, la naissance de l’Enfant-Dieu a lieu lors d’un déplacement de ses parents dans la ville de Bethléem (dont Joseph, son père, est originaire), pour cause de recensement ordonné par Quirinius, gouverneur de Syrie. Or, nous savons, grâce au célèbre historien juif Flavius Josèphe (37-100)2, que le recensement en question a eu lieu en l’an 6 de notre ère. Dix ans d’écart entre les deux dates, de quoi donner du travail à des générations d’historiens et d’exégètes. Il en est de même pour l’écriture des évangiles. La seule chose à peu près communément admise aujourd’hui , c’est que si l’on se réfère aux seuls textes canoniques, la plupart des Epîtres de Paul ont été écrites avant les quatre évangiles. Ces derniers auraient été composés après la destruction en 70 du Temple de Jérusalem, ainsi que les Actes des Apôtres, sauf peut-être l’évangile de Marc, qui, lui, aurait été écrit à Rome entre 65 et 70. La manière même dont ils ont été constitués d’après des témoignages et des traditions, a donné lieu à une immense littérature, dans laquelle il nous est impossible d’entrer ici. Nous pourrions nous contenter de cette observation de Schelling : « la biographie de Jésus a été écrite longtemps avant sa naissance ». L’historien W. S. Baron, qui cite le philosophe allemand, ajoute pour sa part : « Les séculaires espérances eschatologiques et messianiques du peuple juif fournirent nécessairement aux sectateurs palestiniens de Jésus tous les éléments intégrants de cette « vie » qui incarnait et accomplissait leurs espoirs3 »

Si l’on se place d’emblée du point de vue économique qui est le nôtre, l’épisode central de ce premier siècle pourrait bien être la destruction du Temple juif de Jérusalem par les Romains, qui, selon ce que nous disent les Evangiles, avait été prophétisée par le Christ lui-même4. La première pierre de ce Temple avait été posée, rappelons-le, par le roi Salomon au milieu du 10ème siècle avant Jésus-Christ. Cette destruction est un épisode central pour deux raisons : la première, c’est qu’en plus de ses fonctions religieuses bien connues (l’édifice sacré était devenu le centre unique de la vie religieuse depuis les réformes d’Ezéchias et de Josias5), le Temple juif avait un rôle financier considérable. La seconde, c’est que jusqu’à sa destruction, il a servi de modèle aux chrétiens, qui ont donc dû inventer un autre modèle après 70. Nous allons essayer de démontrer ces deux points. Le premier point est assez évident, encore que méconnu.. Tout juif, quel que fut son lieu de domicile, devait, à partir de l’âge de 20 ans, payer une contribution annuelle d’un demi-sicle (demi-shékel) pour le Temple de Jérusalem. Cette obligation avait été instituée du temps même de Moïse : Le Seigneur parla encore à Moïse, et lui dit : Lorsque vous ferez le dénombrement des enfants d’Israël , chacun donnera quelque chose au Seigneur pour le prix de son âme ; et ils ne seront pas frappés de plaies lorsque ce dénombrement aura été fait. Tous ceux qui seront comptés dans ce dénombrement, donneront un demi-sicle selon la mesure du temple. Le sicle a vingt oboles ; Le demi-sicle sera offert au Seigneur. Celui qui entre dans ce dénombrement, c’est-à-dire celui qui a vingt ans et au-dessus, donnera ce prix. Le riche ne donnera pas plus d’un demi-sicle, et le pauvre n’en donnera pas moins. Et ayant reçu l’argent qui aura été donné par les enfants d’Israël, vous l’emploierez pour les usages du tabernacle du témoignage, afin que cette oblation porte le Seigneur à se souvenir d’eux, et qu’elle serve à l’expiation de leurs âmes. (Exode, 30, 11-16). Cette obligation qui a toutes les apparences d’un impôt de capitation, se retrouve telle quelle dans le Nouveau Testament, comme nous le verrons, ce qui confirme qu’elle est encore en vigueur au 1er siècle de notre ère. A cet impôt s’ajoutaient d’autres contributions obligatoires ainsi que des dons en métaux précieux ou en monnaie, dont il est impossible de rendre compte ici. Ces dons émanaient de juifs et de païens. On en trouve trace chez l’historien Josèphe ou chez Philon, notamment les dons faits par Auguste et sa femme Julie, ainsi que ceux d’Agrippa6. L’assiette de cet impôt de capitation n’était autre que la population juive. Peut-on l’évaluer ?

Certes, on n’est pas obligé de croire sur parole la Troisième Sibylle7 quand elle nous dit que la terre entière et même la mer sont pleines de juifs8, ni même Philon quand il affirme que les juifs constitueraient la moitié du genre humain9. Mais Flavius Josèphe est certainement proche de la vérité quand il observe : « Il n’y a pas au monde un seul peuple qui ne contienne une parcelle du nôtre »10. Impressionnante est la liste dressée par l’historien Jean Juster des communautés juives de l’Empire dans son livre écrit en 1914, qui reste une référence pour nombre d’auteurs aujourd’hui encore.11 Les juiveries d’Egypte se comptent par centaines de mille. Philon estime la population juive à un million sur un total de huit millions d’Egyptiens. A Alexandrie, sur cinq quartiers, deux ont une population à majorité juive et sont appelés quartiers juifs12. Celle de Rome comptait des dizaines de milliers de membres. La population totale des juifs dans l’empire du 1er siècle est estimé par cet auteur entre 6 et 7 millions pour un total de 80 millions, soit au moins 7%. Un autre historien, Lietzmann, retient le même pourcentage, mais appliqué à une population de 55 millions, soit 4 millions. Un autre encore, le R.P. Bonsirven propose 8%. Si on applique ces coefficients à Rome, qui était peuplée à l’époque d’au moins 1 million d’habitants, on arrive à une communauté de 70000 à 80000 âmes pour le Ville éternelle. C’est un minimum, car la population juive était proportionnellement plus importante dans les villes que dans les campagnes. Sur ces quatre à six millions de juifs, à peine 500 000 vivaient en Palestine. Sans doute l’importance relative de la population juive était-elle due à son croît démographique plus qu’aux conversions. On a montré ailleurs que tout est disposé dans la religion juive pour que la fécondité des couples soit portée à son maximum (mariage précoce, rapports sexuels quasiment concentrés sur les périodes les plus propices du cycle féminin, mépris du célibat)13. Le Temple de Jérusalem, certes, n’était pas dans l’Antiquité le seul édifice religieux à jouer un tel rôle financier. La plupart des temples à cette époque, on le sait, servaient de banques et émettaient de la monnaie. Mais le Temple juif, à cause de la masse de la population qui en principe devait payer chaque année un demi-sicle, représentait un enjeu considérable. Comme l’observe l’historien Baron, « Il suffit de considérer l’afflux annuel de millions de demi-sicles et les immenses dons volontaires qui arrivaient du monde entier, pour apercevoir l’importance qu’un groupe de patriotes, détenant le pouvoir politique et, par l’intermédiaire de la religion, le pouvoir sur ces fonds, pouvait attacher à l’existence du sanctuaire.14 » Question : comment cet argent était-il récolté ? Chaque communauté juive disposait d’une caisse commune ( arca communis ). Cette caisse est alimentée par la contribution ordinaire et régulière des juifs. En outre la communauté perçoit d’autres contributions en organisant des collectes pour les aumônes ou pour les frais extraordinaires : construction d’une synagogue, don de couronnes, etc...Elle augmente aussi ses revenus par les amendes judiciaires, dans la mesure où elle exerce une juridiction ; les amendes funéraires ; les donations et les legs qu’on lui fait, etc.. La première dépense de la caisse et la plus régulière est liée à l’entretien du culte et de la synagogue et au paiement des prêtres qui la desservent. Souvent ces derniers sont assez mal payés par la communauté et des particuliers étaient obligés de mettre la main à la poche. Un budget à part, s’alimentant de revenus spéciaux, est consacré à la bienfaisance15. La charité se dit en hébreu Zedakah, mot qui signifie aussi justice : le pauvre l’exige comme un droit16. L’entretien des écoles, des hôpitaux, des cimetières est une lourde charge. Les dépenses extraordinaires sont occasionnées par la location, l’achat ou la construction de synagogues, la construction de monuments funéraires pour les pauvres, voire pour les riches que la communauté voulait honorer, les couronnes honoraires et les stèles, le rachat d’esclaves, etc. Qu’elle l’ait construite elle-même ou qu’elle l’ait reçue en donation de juifs ou même de non-juifs comme nous le verrons plus loin, la communauté est propriétaire de la synagogue. D’après le Talmud, remarque Juster qui est ici notre principal informateur, la synagogue appartient à toute la nation juive. Mais cette règle est valable seulement dans les grands centres où l’on suppose qu’elle a été construite autant par les contributions des voyageurs (cf. supra) que par celles des habitants ; les petites communautés sont propriétaires de leurs synagogues. Tout comme les temples païens, assure Juster, la synagogue peut être propriétaire des terrains dont les revenus servent à son entretien - ces terrains appartenant donc à la communauté17. Quant à la propriété des cimetières, la communauté n’en dispose que dans les endroits où existe un cimetière entièrement juif. La communauté est également en droit de recevoir des donations, qui constituent une part importante de ses ressources : donations en argent faites à l’occasion des collectes, dons d’objets de piété (donaria) que la loi protège, donations de terrains pour la construction, la réparation ou la reconstruction de synagogues, voire donations de synagogues livrées « clefs en main », si l’on ose dire. Ces donations pouvaient venir de princes païens. A Léontopolis, Ptolémée VI Philopator donne à Onias un terrain pour construire son temple et des terres pour subvenir aux besoins du culte18. Des villes figurent elles aussi dans la liste des donateurs, telle Sardes qui donne un terrain de construction19. Même des particuliers non-juifs faisaient construire des synagogues, l’Evangile de Luc nous en donne un exemple : Quand Jésus eut achevé tout son discours devant le peuple, il entra dans Capharnaüm. Un centurion avait un esclave malade, sur le point de mourir, qu’il appréciait beaucoup. Ayant entendu parler de Jésus, il envoya vers lui quelques notables des Juifs pour le prier de venir sauver son esclave. Arrivés auprès de Jésus, ceux-ci le suppliaient instamment et disaient : « Il mérite que tu lui accordes cela, car il aime notre nation et c’est lui qui nous a bâti notre synagogue » 20 21 Enfin, la communauté est chargée de recueillir le demi-sicle que chaque juif mâle adulte doit payer pour le Temple. Comment cet argent était-il acheminé jusqu’à Jérusalem ? De mémoire juive, le commandement biblique du demi-sicle était observé depuis la nuit des temps. Mais pour pouvoir transporter cet argent des quatre coins de la diaspora, encore fallait-il disposer en ces temps-là d’un véritable privilège. Ce permis leur fut généralement accordé par les différents régimes, et à l’époque du Christ, par l’empire romain. Les Romains respectaient ce privilège depuis une époque assez ancienne, peut-être depuis la fin du 2ème siècle. Le géographe grec Strabon (v. 58- entre 21 et 25) raconte que Mithridate Eupator envoya des émissaires à Cos, qui s’y emparèrent aussi « des 800 talents22 des Juifs ». L’événement se situe en 88. Flavius Josèphe qui le relate23 laisse entendre qu’il s’agit d’argent sacré, et il le fait venir des Juifs d’Asie, alors que selon les dires de Strabon, il provenait des communautés d’Alexandrie. En tout cas, la protection semble avérée depuis Jules César, ce qui est une explication de sa bonne renommée parmi les juifs. C’est lui, si l’on en croit Flavius Josèphe, qui a instauré le droit des juifs de recueillir des sommes d’argent pour leur caisse locale, lui encore qui a reconnu à Hyrcan II, le Grand-Prêtre juif, et à ses descendants le droit d’encaisser des contributions parmi les juifs de la diaspora24. Que cet argent était protégé, nous le savons par la célèbre « affaire Flaccus », du nom de ce propréteur d’Asie qui avait dû recourir en 59 au service d’un avocat de premier ordre en la personne de Cicéron. L. Valerius Flaccus lui-même était le rejeton d’une très illustre famille qui avait donné à la République l’un de ses tout premiers consuls. Il avait confisqué les sommes destinées par les juifs au Temple de Jérusalem. En faisant cela, il s’était rendu coupable d’un crime, comme le fait apparaître la plaidoirie de Cicéron25. Par lui nous apprenons un détail supplémentaire : l’exportation d’or était interdite, ce qui donne encore plus de prix à l’exception faite en faveur des transferts juifs. Cette interdiction pouvait être justifiée par la crise monétaire des années 66-63 qui se manifesta entre autres par des interruptions ou des raréfactions de la frappe de monnaie et, à Rome même, par l’aggravation des dettes26 Le célèbre avocat se garde bien de nier la réalité du crime de son client, même si par moment il cherche à faire croire qu’il n’a pas volé l’argent juif, mais qu’il l’a confisqué au profit du trésor public. Son principal argument est de ceux que l’on emploie dans les causes difficiles : on aurait mauvaise grâce, plaide-t-il, à défendre les intérêts d’un peuple aussi ingrat et insoumis que le peuple juif. Mais l’argument dut porter, car Flaccus fut acquitté. Il vaut la peine de citer des extraits de cette plaidoirie : Vient ensuite la calomnie relative à l’or des Juifs [...] C’est pour ce chef d’accusation que tu as voulu cet endroit, Lélius, et cette foule de gens que voilà ; tu sais quelle force ils représentent, combien ils sont unis et quel rôle ils jouent dans nos réunions. Dans ces conditions je parlerai à voix basse pour que seuls les juges entendent, car il ne manque de gens pour exciter ces étrangers contre moi et contre tous les meilleurs citoyens. Je ne veux donc pas aider et faciliter leurs manoeuvres. Tous les ans, de l’or était régulièrement exporté à Jérusalem pour le compte des Juifs, d’Italie et de toutes nos provinces. Flaccus prohiba par édit les sorties d’or d’Asie. Qui donc, juges, ne pourrait pas l’approuver sincèrement ? L’exportation de l’or, plus d’une fois auparavant, et particulièrement sous mon consulat, a été condamnée par le Sénat de la façon la plus rigoureuse. S’opposer à cette superstition barbare a été le fait d’une juste sévérité, et dédaigner, pour le bien de l’Etat, cette multitude des Juifs, parfois déchaînés dans nos réunions, un acte de haute dignité - Mais Pompée, maître de Jérusalem, n’a touché à rien dans le sanctuaire. Dans cette circonstance tout particulièrement, comme dans bien d’autres, il a fait preuve de sagesse en ne laissant dans une ville si portée aux soupçons et si médisante, le moindre prétexte à la calomnie. Je ne crois pas en effet que ce soit le respect de la religion des Juifs, d’un peuple ennemi, qui ait retenu ce chef éminent, mais bien un sentiment de modération. Où y a-t-il donc ici matière à grief ? puisque tu ne découvres pas de vol, que tu approuves l’édit, que tu reconnais qu’il y a eu décision préalable, que tu ne nies pas qu’on ait fait une enquête dont les résultats ont été produits au grand jour, et que l’instruction a été menée par des hommes de première dignité, comme l’établit le fait lui-même. A Apamée, aux yeux de tous, un peu moins de cent livres d’or ont été saisies et pesées devant le tribunal du préteur, sur le forum, par les soins du chevalier romain Sex. Cesius, un homme de haute moralité et de grande honnêteté. A Laodicée, un peu plus de vingt livres par L. Péduceus, l’un de nos juges ; à Adramyttium...par le légat Cn. Domitius ; à Pergame, une petite quantité. Le compte de l’or est juste ; l’or est dans le trésor public. On ne découvre aucun vol, ce qu’on veut, c’est nous rendre odieux.2728 De l’acquittement de Flaccus, il ne faudrait surtout pas déduire que le privilège juif était couramment violé. Non seulement les romains respectent ce privilège, mais encore le font-ils respecter. En général, les magistrats romains de province défendent ce privilège contre les entreprises des villes grecques qui sous des prétextes divers s’emparent de l’argent juif ou empêchent son transfert, telles les villes d’Ionie et Cyrène pour financer leurs travaux publics29. La protection de la loi romaine est telle que l’on va jusqu’à se préoccuper du mode d’envoi des fonds juifs : à une date fixe, une fois par an, des gens d’extraction noble se chargent du transport de l’argent, en caravanes lourdement chargées, escortées de gens armés prêts à repousser d’éventuels assaillants, et se dirigent à travers les pays païens vers Jérusalem30. Philon explique : « Comme la nation [juive] est très nombreuse, il s’ensuit que les offrandes sont fort abondantes. Dans presque chaque ville il y a une caisse pour l’argent sacré où chacun dépose ses offrandes. Des messagers sont élus parmi les gens notables de la ville pour transporter à des époques fixes l’argent sacré au Temple »31. Selon Flavius Josèphe, « Les juifs de Mésopotamie et de Babylonie se servaient des villes de Nezardéah et Nisibis comme des centres pour l’argent sacré, et à des époques fixes des milliers d’hommes le transportaient à Jérusalem en le protégeant des attaques des Parthes.32 ». Ce qui tendrait à prouver qu’il n’y avait pas des encaisseurs (qu’on appellera plus tard des apostoli) pour collecter l’argent dans la diaspora. Ce mode de transport assez indiscret ne pouvait se faire sans une autorisation expresse. On comprend la nécessité de recourir à la loi pour protéger de tels convois. Le vol de cet argent était donc considéré comme un sacrilegium par la loi romaine . Un édit de Marcus Vipsanius Agrippa ( 63 - 12) nous apprend que les voleurs devaient être privés même du droit d’asile dans les Temples païens : on les en sortira et on les livrera aux juifs33. Cette disposition est exorbitante du droit commun sur trois points : 1°) elle considère comme sacrilège tout vol d’argent sacré appartenant aux juifs, or, il n’y a sacrilegium, selon les principes légaux, que si le vol se commet dans un temple34 ; 2°) la peine est aggravée puisque le criminel est privé du droit d’asile. Cette mesure s’explique peut-être, indique Juster, par le fait que dans les villes grecques, les voleurs avaient la faveur des populations (païennes), qui leur facilitait le refuge des temples. Il pouvait s’agir de « vols politiques » faits en haine des juifs35 ; 3°) ce sont les juifs eux-mêmes qui sont les juges du crime. Auguste ramènera l’ensemble du dispositif au droit commun : 1°) le vol n’est sacrilège que s’il est commis dans la synagogue ; 2°) la peine sera appliquée par les autorités romaines. Toutefois les biens du coupable sont confisqués au profit du Trésor romain36. Malgré ces interdits et peut-être à cause d’eux, les richesses du Temple attiraient bien des convoitises. Flavius Josèphe nous en donne un exemple chez Antiochus Epiphane, que nous retrouverons plus loin 37. En 63, Pompée y trouva 2000 talents, mais n’y toucha pas38. Dion Cassus dit le contraire39. Crassus en 54 y prit 2000 talents et, en outre, des objets précieux d’une valeur de 8000 talents40 - soit un total de 10000 talents correspondant à 60 millions de deniers, ou encore 60 millions de journées de travail d’un ouvrier agricole. Ce qui révolta les juifs dans l’attitude de Pilate, c’est que le préfet romain employait l’argent du Temple à payer la construction des aqueducs, disposant ainsi d’un argent auquel il ne devait pas toucher. En 4 de notre ère, Sabinus y vole 400 talents41 Les Romains n’ignoraient évidemment pas l’importance du privilège qu’ils accordaient aux juifs. En témoigne l’exclamation de Titus lors du siège de Jérusalem, apostrophant les Juifs : « Vous nous faites la guerre avec notre argent que par grande faveur nous vous avons permis de recueillir pour le Temple42 ». Ce n’était pas exactement l’argent des Romains qui se trouvait dans le Temple, mais de l’argent qui venait en partie de contrées romaines. L’économiste ne peut que s’interroger ici. A la même époque, comme nous le verrons, Rome avait développé un système financier assez sophistiqué pour éviter des transferts de fonds à la fois coûteux et risqués. La Ville occupait ainsi un rôle qu’on appellerait aujourd’hui de place financière mondiale. Apparemment, Jérusalem ne disposait pas d’un tel système. Que des milliers d’hommes participent au transfert de fonds fait ressembler le long acheminement davantage à un pèlerinage qu’à une opération purement bancaire. De plus, il fallait bien que les transporteurs paient les frais de leur voyage aller et retour. Autrement dit, il n’est pas impossible que le revenu net pour le trésor du Temple fût fort inférieur à son « revenu brut », celui qu’il pouvait tirer en principe des quatre à cinq millions de juifs vivant à cette époque. A vrai dire, il y avait de ce seul point de vue une très grande différence entre Rome et Jérusalem. Rome jouait sur les écritures bancaires parce qu’elle avait à la fois, on le verra, des recettes lointaines et des dépenses lointaines. Disons tout de suite que ces recettes étaient constituées de tributs versés par les peuples vaincus, alors que les dépenses servaient à entretenir des armées, à payer des fonctionnaires sur place ou à acheter massivement des denrées pour nourrir l’énorme population de la capitale. Elle pouvait donc compenser sur place ses recettes par ses dépenses. Le Temple de Jérusalem, quant à lui, n’avait pas de telles dépenses à faire à l’étranger, et l’on pouvait s’attendre qu’une partie des recettes fut consommée par les transporteurs-pélerins, chemin faisant - c’est bien le cas de le dire. Ainsi l’excédent global des paiements était-il réduit en partie. Nous verrons que mille trois cent ans plus tard la Papauté, à son zénith financier, sera confrontée à un problème identique de déséquilibre global de paiement. Il n’en reste pas moins que les sommes accumulées dans le Temple étaient considérables, malgré les décaissements forcés opérés par les occupants. En faisant la part de l’exagération, on peut retenir ce que nous en dit Josèphe : après le pillage du Temple par les Romains, l’or perdit la moitié de sa valeur sur le marché.43Une baisse importante s’explique assez bien par l’étroitesse et le compartimentage des marchés de l’or à cette époque, dus aux coûts et aux risques très élevés du transport de métaux précieux. La déthésaurisation provoquée par le pillage ne pouvait pas ne pas avoir d’effet important sur le cours de l’or dans la région.

Donc, en 70, le Temple est détruit. Ce n’est pas la première fois Et pour bien comprendre l’ampleur de cet événement, il va nous être nécessaire de faire un long retour en arrière pour appeler ce qui s’est passé en 587 avant notre ère, date de la première destruction du Temple juif. Cette date marque en même temps la fin de l’Etat judéen et de la monarchie héréditaire qui avait valu à Juda des moments de gloire44. Le démolisseur du Temple en 587 est Nabuchodonosor II, roi de Babylone de 605 à 562. Il ruine Jérusalem et rase ses places fortes, mais, fait à noter, il ne procède pas à une déportation massive de la population juive. Seule une faible partie de la population juive, constituée de l’élite, prend le chemin de la captivité. Pour ce petit noyau de déportés à Babylone, il était essentiel de ne pas se fondre dans la population environnante Et ce fut la fonction de la Loi de maintenir la cohésion du groupe. Le temps de la captivité à Babylone a donc tout naturellement accentué le caractère légaliste de la religion israélite. Comme on ne pouvait plus se livrer aux sacrifices liés au Temple de Jérusalem, la prière et l’homélie devinrent les formes premières du culte. La communauté exilée se considère comme la victime des fautes des générations précédentes. Mais comme les moyens traditionnels d’expiation font défaut puisque le Temple est détruit, on prie tout à la fois pour la restauration de la nation et la reconstruction de la Maison de Dieu. Le Temple, pourrait-on dire, est présent par son absence même. On imagine alors que la restauration de la Ville Sainte et du Temple sera suivie d’un ultime assaut des peuples de la terre, brisé par un miracle de Dieu (Livre de Joël IV, Livre d’Isaïe XXVII). Sion sera alors la capitale de l’univers et tous les peuples s’y rendront pour prendre part au banquet que Dieu leur prépare. Un messianisme royal trouve ainsi sa place dans les espérances du peuple exilé45. Cependant le pouvoir de Babylone décline. Les conquêtes de Cyrus en Iran, en Asie mineure sont accueillies par les exilés comme le signe que la captivité va bientôt prendre fin. Pour le « Deutéro-Isaïe » - ainsi nomme-t-on le prophète anonyme qui s’exprime dans les chapitres XL à LV du Livre d’Isaïe - c’est le dieu d’Israël qui a suscité Cyrus pour délivrer son peuple46. Par là Dieu manifeste qu’il est le souverain de l’univers, celui qui guide le plus grand conquérant que la terre ait connu. Dans ce sauvetage, l’honneur de Dieu est en cause, lui qui s’est engagé vis-à-vis de son peuple. Plus tard, nous le verrons, le conquérant romain sera considéré par certains juifs, et aussi par certains chrétiens, comme guidé lui aussi par la providence divine. En 538, Cyrus s’empare de Babylone et envisage de rapatrier les juifs en Palestine. En 520, tournant ses regards vers l’Egypte, son successeur Darius 1er juge utile de disposer en Palestine d’une colonie de sujets loyaux, il décide donc du retour d’un certain nombre d’exilés, suscitant l’hostilité des gens du pays. Les rapatriés se consacrent à la réédification du Temple, permise par la bienveillance du roi perse. Mais les prophètes voient plus loin. Il faut que le Temple soit reconstruit pour que se réalise, dans l’histoire, l’avènement définitif du règne de Dieu, pour que les nations apportent leur tribut à Israël. Il est difficile de ne pas lire dans ces prophéties une reconstitution du réseau financier centré sur le Temple. La reconstruction d’un tel édifice ne se fit pas du jour au lendemain. D’après le témoignage du 1er Livre d’Esdras, la Maison de Dieu fut achevée « le troisième jour du mois d’adar, la sixième année du règne du roi Darius », c’est-à-dire au printemps de 515. L’ « absence du Temple », aura duré à peine trois quarts de siècle ! Une fois encore, le Temple est au cœur de l’univers juif. Comme le remarque l’historien Martin Noth, de l’Université de Bonn, « la Ville devint après la reconstruction du sanctuaire, le centre religieux non seulement de ceux qui habitaient autour de lui, mais aussi de tous les Israélites dispersés dans le monde47 ». Le Temple est d’autant plus central que la monarchie davidique n’est pas rétablie. La place que prend le grand-prêtre dans les espérances eschatologiques d’Israël permet de parler d’un messianisme sacerdotal. Au premier plan se trouve maintenant la lignée descendant de la « race sacerdotale » des Sadocides de l’époque davidique, dits encore Sadducéens. Plus tard on fit remonter son origine plus loin encore, jusqu’à Aaron, le frère de Moïse. Dès lors, le pontife de Jérusalem est un chef héréditaire qui ne se distingue ni par la science ni par la piété. Flavius Josèphe raconte que vers la fin du 5ème siècle, un grand prêtre nommé Jean tua en plein Temple son frère Jésus qui tentait de le supplanter avec l’appui du résident perse48. Cette déficience du sacerdoce explique l’importance prise peu à peu par les docteurs, sages ou scribes, dans la vie religieuse d’Israël Sous le règne d’Artaxerxès 1er, fondateur de la dynastie des Sassanides en Perse ( IVe s), Néhémie, un juif de cour, obtient du Grand Roi le titre de gouverneur de Judée et la permission de relever les murs de Jérusalem. C’était rétablir l’autorité de la Ville sainte sur le pays environnant, et c’est pourquoi tous les voisins de Juda ont tenté de s’y opposer, à commencer par la Samarie. Les objectifs fiscaux de Néhémie n’ont pas tardé à apparaître. Vers 430, il procède à la régularisation de la rentrée des dîmes du Temple et élimine les prêtres mariés à des femmes d’origine étrangère. C’est alors qu’un prêtre construit un temple sur le mont Garizim et consomme le schisme samaritain. Les Samaritains seront désormais considérés par les juifs comme apostats et cultuellement impurs. Secondé par Néhémie, le prêtre Esdras49 obtient du roi perse un édit plaçant sous la juridiction du Temple tous les fidèles de Palestine et de Babylonie. On peut en déduire que la perception de la dîme s’étendait ainsi jusqu’à Babylone. Par l’édit obtenu des autorités perses, la « loi de Dieu » est en même temps une « loi du roi » sanctionnée par le souverain perse qui ordonne de la respecter sous peine de mort, d’amende ou de prison, qui veille à l’entretien du Temple et à la fourniture régulière des victimes pour les sacrifices et qui exempte d’impôt les prêtres et les lévites. Les revenus du Temple sont particulièrement réglementés, la part des offrandes et des victimes devant revenir aux prêtres étant bien spécifiée. Ainsi est confirmée pour de longs siècles la prédominance politique du clergé de Jérusalem. La volonté divine étant fixée une fois pour toutes, la médiation sacerdotale et le fonctionnement du Temple assurent à la communauté la bénédiction divine et le moyen d’effacer les fautes. Sur le plan des moeurs, Esdras poursuit l’œuvre de Néhémie en interdisant les unions des juifs avec des femmes étrangères. Mais voici qu’un nouveau conquérant se lève : Alexandre. La conquête de la Palestine par le Macédonien aux lendemains de sa victoire d’Issos ( 333) n’entraîne pas de bouleversements en Judée. Le nouveau maître des lieux respecte l’autonomie dont a bénéficié Jérusalem sous les Perses, et cette politique est suivie par ses successeurs égyptiens, la Palestine faisant partie de l’empire des Ptolémées d’Egypte durant tout le 3ème siècle. Le Temple peut donc continuer à fonctionner50. En 198 se produit un nouveau renversement de pouvoir. Cette fois c’est Antiochus III, de la dynastie des Séleucides qui arrache la Syrie aux Grecs d’Egypte, et du même coup la Palestine tombe sous sa coupe. Mais le nouveau roi adopte la même politique. Du coup, le grand prêtre et le Conseil suprême (Sanhédrin) se rallient sans peine au nouveau pouvoir. Mais vaincu à Magnésie par les Romains en 189, Antiochus doit verser à Rome un lourd tribut. Pour le payer, il lorgne, nous l’avons dit, sur les trésors accumulés par le Temple. Son fils Séleucus IV tente, lui, de se saisir du trésor juif. Il échoue, mais les besoins financiers des Séleucides donnent des idées à des personnages de l’aristocratie sacerdotale juive. Ainsi, Jason frère du grand-prêtre Onias III, profite de l’avènement d’Antiochus IV Epiphane en 175 pour lui demander de l’investir du pontificat moyennant une augmentation de la redevance annuelle versée par les juifs à la trésorerie séleucide. Antiochus IV accepte, dépose Onias III et le remplace par Jason.51Trois ans plus tard, issu d’une autre lignée sacerdotale, Ménélas obtient la déposition de Jason en offrant une nouvelle augmentation du tribut judéen. En 170, il fait assassiner le dernier grand-prêtre légitime, Onias III. La tension sociale, avivée par la surimposition, éclate en révolte en 168. La répression est féroce, l’autonomie de Jérusalem supprimée. Les pratiques juives (repos du sabbat, circoncision, prohibition de la viande de porc) sont interdites dans le territoire judéen. Le culte traditionnel est supprimé, le Temple affecté au culte païen. La dîme sera-t-elle utilisée à entretenir des idoles ? Après ce coup, il n’est pas étonnant que la révolte dégénère en guerre ouverte. Issu d’une lignée sacerdotale secondaire, la famille d’Hashmonay, Juda, qui porte le nom de l’ancien royaume de Juda, organise la résistance armée à partir de 167. Il est surnommé Maccabée. Après avoir défait les troupes syriennes, il reprend possession du Temple de Jérusalem en 164. En 142 Simon, frère de Juda, est reconnu « grand-prêtre, stratège (titre qui ne peut être donné que par l’autorité séleucide) et guide des juifs ». On lui reconnaît le droit de transmettre le pontificat à ses descendants . Mais cette promotion suscite des résistances chez ceux qui sont attachés à l’ancienne dynastie. Succédant à Simon, Jean Hyrcan 1er entreprend une véritable guerre de conquête en Transjordanie, en Idumée et en Samarie, portant la frontière Sud de son territoire jusqu’à la mer Rouge. Mais pour financer ces conquêtes, Hyrcan « exploite » la Judée, si l’on en croit Flavius Josèphe52. La révolte fiscale est reprise à son compte par le « parti » des Pharisiens. Qui sont-ils ? Les Pharisiens se recrutent dans les couches moins favorisées. En termes anachroniques, on dirait qu’ils forment un parti progressiste. Favorables aux idées nouvelles, ils contestent au clergé l’exclusivité de l’interprétation de la Loi. Ils opposent aux prêtres leurs sages qui s’efforcent d’appliquer les préceptes divins dans un sens plus humanitaire et moins formaliste. Ils admettent par exemple que la loi du talion peut être atténuée par une compensation monétaire. Ils enseignent dans les synagogues, ouvertes à tous, on l’a dit. Le culte du Temple n’a pas pour eux l’importance vitale que lui confèrent les Sadducéens. Ils sont également beaucoup moins attachés à la grandeur temporelle de l’Etat judéen. Les Sadducéens, par contre, qui constituent, on l’a dit, une aristocratie sacerdotale héréditaire, sont des conservateurs, ils représentent les catégories privilégiées. Nationalistes et sensibles aux triomphes militaires, ils ont été les meilleurs appuis des Hasmonéens conquérants. Attachés aux traditions religieuses, ils répudient les innovations acceptées par la piété populaire, les croyances eschatologiques, la foi en la résurrection, l’angélogie. Ils s’en tiennent à un ritualisme très strict. Ce sont eux qui tiennent les cordons de la bourse du Temple. Les Pharisiens demandent à Hyrcan d’abandonner le pontificat - ce qui lui aurait retiré la disposition du trésor du Temple - tout en gardant l’autorité politique. L’enjeu financier est trop important pour que Hyrcam accepte une telle proposition. Il refuse, rompt avec les Pharisiens, leur retire l’interprétation de la Loi et réserve le Conseil au parti adverse des Sadducéens Dès lors, Israël replonge dans des crises politiques qui aboutissent à une nouvelle guerre civile53 . C’est à ce moment là que les armées de Pompée entrent en Syrie. Chacun des deux camps sollicite l’appui du général romain. Pompée opte pour les Pharisiens. En 63, le jour du Grand Pardon, Pompée s’empare du Temple, mais après avoir constaté, nous rapporte Tacite, qu’il était vide54, il ne le détruit pas. Par contre, il prend des mesures pour imposer les juifs55. Le culte est rétabli. Hyrcan II conserve le pontificat. Les dîmes continuent d’être payées et acheminées. Mais Pompée abolit la royauté juive, le port du diadème est interdit au grand-prêtre. Le Romain rase les murs de Jérusalem, démembre l’empire créé par les Hasmonéens. Toutes les villes côtières sont affranchies de la suzeraineté judéenne. La Judée n’est plus qu’un petit Etat tributaire de Rome et de ses vicissitudes politiques. Il n’empêche. Le Temple a conservé sa puissance financière. Parvenu au pouvoir après avoir franchi le Rubicon, Jules César autorise les autorités juives à relever les murailles de Jérusalem rasées par Pompée. Cette faveur, et d’autres que nous avons dites, expliquent le deuil qui conduisit en masse les juifs de Rome devant le bûcher funéraire de César après son assassinat en 44. Le colonisateur respecte les coutumes locales : par égard pour les conceptions religieuses des Juifs, et notamment le Deuxième Commandement56du Décalogue, les troupes romaines n’arborent pas leurs enseignes dans Jérusalem, et les ateliers monétaires de la province frappent des monnaies de cuivre ne portant pas d’effigie. De nouveaux troubles éclatent. Hérode, fils d’un ministre juif, se réfugie à Rome où il obtient du Sénat le titre de roi. En 39, il débarque en Syrie avec les légions romaines et entreprend avec elles, et avec le soutien d’une partie importante de la population juive, de reconquérir son royaume. En 37, Jérusalem est prise, Antigone décapité. Après la bataille d’Actium ( 31) où Octave triomphe d’Antoine et de Cléopâtre, Hérode obtient du vainqueur une confirmation de son titre et l’extension de son territoire. La Judée reçoit le statut de royaume allié disposant de ses lois, de ses finances et de son armée propres. Gendarme de Rome face à la steppe syro-arabe, Hérode obtient plus tard l’exemption de tout tribut et de nouveaux agrandissements de son domaine. Mais il ne prétend pas reconstituer un empire et respecte le caractère multinational de son royaume. Ses origines iduméennes ne le qualifient pas comme champion du judaïsme. Une fiscalité rigoureuse mais juste lui permet d’accroître la fortune énorme que lui avait léguée son père. Son règne n’est pas marqué par des troubles graves, du moins au début. Surnommé Hérode le Grand, il a pu faire figure de messie aux yeux de certains juifs, appelés de ce fait « hérodiens ». Ne pouvant exercer lui-même le pontificat, Hérode le confie à son jeune beau-frère, Aristobule III, qui provoque l’enthousiasme de la foule. Mais le jeune pontife se noie dans la piscine du palais, sans doute poussé par des gens d’Hérode. Dès lors les grands prêtres ne sont plus que des créatures du roi, qui conservait dans la forteresse Antonia les vêtements nécessaires à l’exercice des fonctions pontificales. Hérode ménage les Pharisiens pour les maintenir dans de bonnes dispositions à son égard. Il les dispense de prêter serment de fidélité à sa personne. Il fait retirer du théâtre édifié à Jérusalem des trophées qui pouvaient passer pour des idoles. Il se garde bien d’imposer le culte impérial dans la Ville éternelle. Maîtres du Sanhédrin, les Pharisiens poursuivent leur œuvre juridique. En l’an 20, il entreprend le rajeunissement et l’agrandissement du Temple. Grâce à de puissants terrassements contenus par d’imposants murs de soutènement, dont on voit encore aujourd’hui une partie impressionnante, le Mur des Lamentations. Avec sa série de parvis concentriques, le nouveau bâtiment occupe toute l’aire de l’actuel « Haram el Shérif », la place des Mosquées. Hérode le Grand mérite bien son titre. En près de quarante ans de règne ( de 40 à 4), il a eu le temps d’accomplir une oeuvre considérable. La façon dont il équipa son pays en ports et en voie pavée, en portiques et en monuments, en ponts et en aqueducs, en cirques, hippodromes, théâtres, temples, en fait l’un des plus grands bâtisseurs de l’Antiquité. Il fut aussi le promoteur des jeux traditionnels grecs, mais aussi l’importateur des pratiques plus récentes diffusées par les Romains : spectacles sanglants de gladiateurs, combats de fauve (venationes), furent organisés jusque dans les murs de Jérusalem. En 26 ou 25, de grands jeux dionysiaques furent organisés à Jérusalem pour célébrer le nouveau César, Auguste, qui s’était arrogé la plénitude du pouvoir. En 12, Hérode s’était de nouveau rendu en Italie pour rencontrer Auguste, et en récompense d’un grosse somme d’argent qu’il apportait avec lui, il fut nommé président à vie des Jeux Olympiques. Peu avant sa mort, il institua Césarée comme cité authentique et exemplaire de l’Empire. Même si Hérode jouissait d’une fortune colossale, toute cette grande œuvre n’aurait sans doute pu être réalisée si le Temple n’était pas resté au centre d’un réseau financier multiséculaire. En 10 siècles, son fonctionnement n’avait été interrompu, répétons-le, que pendant 72 ans. La succession d’Hérode est difficile parce qu’il laisse quatre héritiers57. On retiendra de ces péripéties sanglantes que la royauté en Judée est abolie et que la Judée devient une province romaine, mais le Temple reste, bien sûr, un enjeu important. Toutefois le rôle des grands-prêtres est désormais insignifiant du fait de la tutelle qu’exerce sur eux l’occupant. De 15 à 18, le procurateur Gallus ne nomme pas moins de trois grands-prêtres. Le colonisateur ne restreint pas la liberté religieuse, il respecte le culte du Temple, ménage la sensibilité juive à l’égard des images, on l’a vu. Le judaïsme reste une religion légale et conserve ses privilèges. Mais l’occupation romaine devient de moins en moins supportable au peuple juif à cause de l’arrogance des légions et de l’avidité de préfets pressés de s’en aller le plus vite possible et avec le plus d’argent possible. Le règne de Tibère (14-37) avait essayé de remédier à ces abus. Ponce Pilate garde pendant dix ans la procurature de Judée. Mais après lui, le pillage recommence. Et la gestion déplorable de l’un de ses successeurs, Gessius Florus, provoque en 66 la révolte qui va dégénérer en « guerre juive » de 66 à 70. Les humiliations et l’oppression amplifient un mouvement qui avait commencé sous Hérode le Grand. Les zélotes, des activistes du pharisaïsme, sont d’autant plus disposés à affirmer le principe de la théocratie directe qu’il n’y a plus d’autorité nationale digne de ce nom. De plus, ils paraissent représenter les couches les plus humble de la population. La libération momentanée en 66 de Jérusalem ne permet pas de refaire l’unité nationale, car les zélotes déclenchent un véritable conflit de classe avec les nationalistes modérés. C’est à ce moment-là que l’historien Josèphe, qui avait accepté des responsabilités dans le gouvernement insurrectionnel de 66, choisit, on l’a vu, de passer dans le camp romain. La terreur zélote interdit tout compromis avec Rome. Et réciproquement. Quand Titus s’empare de Jérusalem en 70, il ne fera pas de quartiers. Pour Flavius Josèphe, qui reprend ici un vieux thème, la faveur divine s’est reportée sur les Romains : instrument du courroux de Dieu, ils sont les exécuteurs de sa volonté et les bénéficiaires de son revirement . A la place du Messie attendu, Vespasien, guidé par Dieu, recueille l’empire universel.58 Le nouveau maître déclare que le temps de la clémence est révolu. Pour la première fois, le pouvoir païen paraît animé par une volonté délibérée d’extirper le judaïsme, même en dehors de Jérusalem. La Judée devient province sénatoriale, ce qui permet d’y loger des légions. Un camp romain est installé à Jérusalem, le pontificat aboli à jamais. Les sacrifices publics sont définitivement supprimés, le Temple n’est plus qu’une ruine sur lesquels les juifs viennent pleurer. Deux lignées, dans cette longue histoire, on vient de le voir, se conjuguent, s’opposent ou se succèdent : la lignée royale qui trouve son origine en David, la lignée sacerdotale que l’on fait remonter Aaron - toutes deux lignées selon la chair. Donc d’une part une dynastie royale, de l’autre une dynastie sacerdotale, l’une et l’autre se reproduisant de père en fils avec les risques habituels de ce genre de succession. Or, détail qui va s’avérer fondamental, les Evangiles font descendre le Christ de la première et non de la seconde lignée. Puisque Jésus est fils de roi, et non de prêtre, la filiation sacerdotale par la chair est rompue - rupture que confirme le célibat du Christ lui-même. Cela aura bientôt d’immenses conséquences, y compris économiques.

Voyons maintenant comment les chrétiens eux-mêmes ont vu le Temple avant sa destruction en 70 et comment ils voyaient le financement de leur propre entreprise. Ayant été écrits dans le dernier tiers du 1er siècle, les Evangiles ne pouvaient pas ne pas faire mention de ces questions, sauf à sortir complètement de la réalité historique. Ainsi, nous lisons dans l’évangile selon Matthieu : Comme ils étaient arrivés à Capharnaüm, ceux qui perçoivent les didrachmes s’avancèrent vers Pierre et lui dirent : « Est-ce que votre maître ne paie pas les didrachmes ? » - « Si », dit-il. Quand Pierre fut arrivé à la maison, Jésus prenant les devants lui dit : « Quel est ton avis, Simon . Les rois de la terre, de qui perçoivent-ils taxes ou impôt ? De leur fils ou des étrangers ? » Et comme il répondait : « Des étrangers », Jésus lui dit : « Par conséquent, les fils sont libres. Toutefois, pour ne pas causer la chute de ces gens-là, va à la mer, jette l’hameçon, saisis le premier poisson qui mordra, et ouvre-lui la bouche : tu y trouveras un statère. Prends-le et donne-le leur, pour moi et pour toi. (Matthieu 17 24-27) On déduit de ce texte que le didrachme, pièce de deux drachmes, est l’équivalent grec du demi-sicle que tout juif mâle devait payer au Temple de Jérusalem. Or le statère vaut quatre drachmes. Jésus et Pierre vont donc payer la totalité de ce qu’ils doivent au fisc religieux. Les comptes sont rigoureusement exacts. De même dans ses Epîtres, écrits antérieurement aux Evangiles, rappelons-le, Paul fait plusieurs allusions à l’impôt religieux, mais cette fois il s’agit de celui que les chrétiens doivent payer. Si l’apôtre insiste à plusieurs reprises pour dire qu’il ne réclame rien pour lui59 alors même qu’il en aurait le droit, il n’en joue pas moins avec ses disciples un rôle de collecteur et de son propre aveu il véhicule des sommes considérables. Voici ce que l’apôtre écrit dans sa première lettre aux Corinthiens. Pour la collecte en faveur des saints, vous suivrez, vous aussi, les règles que j’ai données aux Eglises de Galatie. Le premier jour de chaque semaine, chacun mettra de côté chez lui ce qu’il aura réussi à épargner, afin qu’on n’attende pas mon arrivée pour recueillir les dons. Quand je sera là, j’enverrai, munis de lettres, ceux que vous aurez choisis, porter vos dons à Jérusalem ; s’il convient que j’y aille moi-même, ils feront le voyage avec moi.60 Dans la seconde lettre aux mêmes Corinthiens, il revient sur la question en ces termes : Nous prenons bien soin d’éviter toute critique dans la gestion de ces fortes sommes dont nous avons la charge61 Le système de collectes mis en place par Paul est même suffisamment sophistiqué pour permettre des compensations entre communautés riches et pauvres : Quand l’intention est bonne, on est bien reçu avec ce que l’on a, peu importe ce que l’on n’a pas ! Il ne s’agit pas de vous mettre dans la gêne en soulageant les autres, mais d’établir l’égalité. En cette occasion ce que vous avez en trop compensera ce qu’ils ont en moins, pour qu’un jour ce qu’ils auront en trop compense ce que vous aurez en moins : cela fera l’égalité comme il est écrit : Qui avait beaucoup recueilli n’a rien eu de trop, qui avait peu recueilli n’a manqué de rien62. On découvre ici non sans étonnement que quelques années après la mort de Jésus, les communautés chrétiennes sont déjà suffisamment organisées pour avoir mis en œuvre une gestion centralisée des collectes des dons à la manière juive, Jérusalem étant au centre du dispositif. On peut en déduire que les premières communautés se sont inspirées du modèle qu’ils ont devant les yeux, celui du Temple juif. Et l’on en trouve confirmation dans les Actes des Apôtres. Quand Paul est retenu prisonnier par le gouverneur romain Félix, il nous est dit au détour d’une phrase que le gouverneur n’en espérait pas moins que Paul lui donnerait de l’argent ; aussi le faisait-il venir, et même assez fréquemment, pour le rencontrer63. D’où peut donc provenir cet argent que le gouverneur romain Félix cherche à soutirer à Paul ? Ce ne peut pas être l’argent que le prisonnier aurait gardé dans ses poches. Un si haut personnage ne peut être intéressé par quelques piécettes qui auraient échappé à la fouille du geôlier. Pourtant il insiste pour le voir, même s’il lui est désagréable que l’apôtre à cette occasion lui rappelle son union illégitime, non chaste, et donc incestueuse avec Drusille. Un tel rappel avait valu la mort par décapitation, rappelons-le, à un autre personnage célèbre, Jean-Baptiste64. Il ne peut donc s’agir que d’une somme très importante qui serait à la discrétion de Paul, cachée quelque part . Félix espère bien que l’apôtre lui révélera le lieu de la cachette. En échange de sa libération ? d’une peine adoucie ? Mais quelle peut bien être l’origine de cet argent ? Paul lève lui-même un coin du voile lorsque dans sa « plaidoirie » il raconte son retour à Jérusalem, le troisième selon les Actes : Après de longues années, explique-t-il, j’étais venu apporter des aumônes à mon peuple ainsi que des offrandes Que Paul fut chargé de transporter à Jérusalem des sommes importantes récoltées auprès des communautés, nous le savons déjà par sa deuxième lettre aux Corinthiens (cf. supra), et nous avons vu quel soin méticuleux l’Apôtre des Gentils apportait à cette partie de sa mission. Il se confirme ici que le réseau financier diasporique est en train d’être imité voire doublé par les disciples du Christ65. Et toute cette attention dont bénéficie Paul de la part des autorités romaines pourrait bien venir, en partie au moins, de cette fonction de transporteur de fonds. Il est en tout cas sûr que, dès les tout premiers temps de son existence, l’Eglise cherche à recevoir des dons importants. Cela se lit très clairement dans le texte des Actes des Apôtres. C’est même de la totalité de leurs biens que les premiers chrétiens sont invités à se séparer : Ils [les membres de la première communauté] étaient assidus à l’enseignement des apôtres et à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières. La crainte gagnait tout le monde : beaucoup de prodiges et de signes s’accomplissaient par les apôtres. Tous ceux qui étaient devenus croyants étaient unis et mettaient tout en commun. Ils vendaient leurs propriétés et leurs biens pour en partager le prix entre tous, selon les besoins de chacun. Unanimes, ils se rendaient chaque jour assidûment au temple ; ils rompaient le pain à domicile, prenant leur nourriture dans l’allégresse et la simplicité de cœur. 66 Le communisme serait-il donc la loi de l’église primitive ? La multitude de ceux qui étaient devenus croyants n’avait qu’un cœur et qu’une âme et nul ne considérait comme sa propriété l’un quelconque de ses biens ; au contraire, ils mettaient tout en commun. Une grande puissance marquait le témoignage rendu par les apôtres à la résurrection du Seigneur Jésus et une grande grâce était à l’œuvre chez eux tous. Nul parmi eux n’était indigent : en effet ceux qui se trouvaient possesseurs de terrains ou de maisons les vendaient, apportaient le prix des biens qu’ils avaient cédés et le déposaient aux pieds des apôtres. Chacun en recevait un part selon ses besoins67. Dans quelle mesure ces dons étaient-ils volontaires ? Cette question que l’on se pose à propos de tout groupe religieux, comment ne pas la poser à propos de l’Eglise primitive ? Surtout si l’on prend connaissance de l’épisode suivant : : Un homme du nom d’Ananias vendit une propriété, d’accord avec Saphira sa femme ; puis, de connivence avec elle il retint une partie du prix, apporta le reste et le déposa aux pieds des apôtres. Mais Pierre dit : « Ananias, pourquoi Satan a-t-il rempli ton cœur ? Tu as menti à l’Esprit Saint et tu as retenu une partie du prix du terrain. Ne pouvais-tu pas le garder sans le vendre, ou, si tu le vendais, disposer du prix à ton gré ? Comment ce projet a-t-il pu te venir au cœur ? Ce n’est pas aux hommes que tu as menti, c’est à Dieu. » Quand il entendit ces mots, Ananias tomba et expira. Une grande crainte saisit tous ceux qui l’apprenaient. Les jeunes gens vinrent alors ensevelir le corps et l’emportèrent pour l’enterrer. Trois heures environ s’écoulèrent ; sa femme entra, sans savoir ce qui était arrivé. Pierre l’interpella : « Dis-moi, c’est bien tel prix que vous avez vendu le terrain ? » Elle dit : « Oui, c’est bien ce prix-là ! » Alors Pierre reprit : « Comment avez-vous pu vous mettre d’accord pour provoquer l’Esprit du Seigneur ? Ecoute : les pas de ceux qui viennent d’enterrer ton mari sont à la porte ; ils vont t’emporter, toi aussi » Aussitôt elle tomba aux pieds de Pierre et expira. Quand les jeunes gens rentrèrent, ils la trouvèrent morte et l’emportèrent pour l’enterrer auprès de son mari. Une grande crainte saisit alors toute l’Eglise et tous ceux qui apprenaient cet événement.68 La pression psychique est si forte que celui qui n’obéit pas à la règle de transparence fiscale, si l’on peut dire, risque fort de mourir dès qu’il est découvert. Pression accrue encore par la faculté qu’ont les apôtres d’accomplir des miracles : Beaucoup de signes et de prodiges s’accomplissaient dans le peuple par la main des apôtres. Ils se tenaient tous, unanimes, sous le portique de Salomon, mais personne d’autre n’osait s’agréger à eux ; le peuple faisait pourtant leur éloge, et des multitudes de plus en plus nombreuses d’hommes et de femmes se ralliaient, par la foi, au Seigneur. On en venait à sortir les malades dans les rues, on les plaçait sur des lits ou des civières, afin que Pierre, au passage, touche au moins l’un ou l’autre de son ombre. La multitude accourrait aussi des localités voisines de Jérusalem, portant des malades et des gens que tourmentaient des esprits impurs, et tous étaient guéris69. L’explication que nous donnent les Actes des Apôtres dit bien la terreur qu’exercent les groupes religieux pour accaparer ne serait-ce qu’une partie de ce que nous avons appelé, dans l’Introduction, la « part bénite ». Non seulement il faut donner, mais il faut tout donner sans rien cacher sous peine d’une mort immédiate pour soi et ses complices. Car c’est mentir à Dieu lui-même que de cacher la moindre parcelle. Par rapport à cette menace de mort effective, comme en font l’expérience les malheureux Ananias et Saphira, les sectes de l’an 2000 ont des allures presque bonhommes. Une grande crainte saisit alors toute l’Eglise et tous ceux qui apprenaient cet événement. (Actes 5 1-11). On ne s’attendait pas à moins.

L’organisation financière du temple de Jérusalem apparaît bien comme un modèle pour les premiers chrétiens, un modèle qu’ils ont cherché même à dépasser : la dîme ne leur suffit pas, il leur faut des donations beaucoup plus importantes. Comment la réalisation de ces objectifs était-elle possible étant donné le caractère clandestin, pour ne pas dire illégal des premières communautés ? La question sera examinée plus loin quand les biens accumulés par l’Eglise seront suffisamment importants pour que se posent à leur sujet de réels problèmes juridiques70. Retenons pour le moment que dans la course à l’exploration et à l’exploitation de la « part bénite », les chrétiens, nouveaux venus sur la scène religieuse, font, pourrait-on dire, de la surenchère en prêchant une sorte de communisme.

Toutefois, le marché de la part bénite, nous l’avons dit dans l’introduction, est un marché joint au « marché principal de la religion ». Qu’en est-il de ce « marché » au moment où le christianisme y fait son entrée ? Le moment paraît particulièrement propice, car la religion dominante, le paganisme est en crise. Cette crise coïncide avec l’instauration de l’Empire, les premiers symptômes apparaissant avec les réformes religieuses d’Auguste (empereur de 27 à 14) Mais il faudra tout de même neuf siècles pour que le dernier foyer du paganisme hellénique s’éteigne en Laconie. Au premier abord, on aurait pu penser que la toute puissance de l’empereur aiderait à maintenir l’ancienne religion. Mais c’est le contraire qui s’est produit, car le pouvoir impérial exigeait une reconnaissance absolue et universelle qui modifiait l’univers mental du paganisme traditionnel. En effet, la religion antique n’était pas du tout unifiée : elle comportait une grande diversité de cultes, de croyances propres aux différentes cités, confréries, nations. Avec l’intensification des échanges de tous ordres facilités par la pax romana, les divinités se mêlent, se confondent, et surtout le culte de Rome et de l’empereur devient une sorte de religion d’Etat. Comme tout impérialisme, le romain a tendance à araser les autres cultes et cultures. La puissance impériale revêt elle-même, à l’époque, un caractère religieux. Ebauchée du vivant d’Auguste, l’organisation du culte de l’empereur se développe sous ses successeurs jusqu’à ce que Dioclétien exige de ses sujets l’adoratio. Il en résulte trois conséquences. D’une part, l’image de la puissance impériale va être projetée dans le cosmos. On se représentera le monde divin sur le modèle de la monarchie impériale, régi par un seul Dieu transcendant. D’autre part, l’empereur apparaît sur cette terre comme un intermédiaire entre Dieu et les hommes. Et cette représentation est elle-même projetée sous forme d’un deuxième Dieu que le premier Dieu, transcendant lui, utilise pour créer et gouverner le monde. Bref, l’empereur est divinisé. Enfin, le pouvoir impérial concentré en la personne du monarque se diffuse à travers de multiples intermédiaires pour atteindre les extrémités de l’empire. De la même manière, la puissance divine, qui prend son origine dans un Dieu transcendant, se diffuse à travers les divinités subordonnées pour remplir tout l’univers . « L’idéologie impériale conduit donc à une systématisation du paganisme : un Dieu transcendant situé au-delà de tous les dieux, un second Dieu, Médiateur et Organisateur, enfin une Puissance divine unique, qui assure la continuité du monde divin et l’interpénétration réciproque de tous les intermédiaires », conclut Pierre Hadot de son analyse71. Ce monothéisme hiérarchique, qui sonne la fin des vieilles religions, répond aux besoins de la monarchie impériale. Ce changement a pour contexte une montée en puissance de l’individualisme : prise de conscience du moi, découverte de la valeur de la destinée individuelle. Les écoles épicuriennes et stoïciennes, puis néoplatoniciennes, donnent une importance croissante à la responsabilité de la conscience morale. Mais cela se paie par une montée des tensions spirituelles. L’angoisse existentielle ne touche pas seulement des petits cercles d’initiés. Elle se répand dans les masses. D’où la gnose, si l’on suit H.-Ch. Puech. D’où aussi toute une prolifération de pratiques magiques dont attestent de nombreux papyrus magiques qui ont été conservés. Exorcistes et magiciens prétendent conjurer les puissances hostiles. Mais ce sont surtout les religions à mystères qui croient pouvoir apporter le salut aux âmes inquiètes - mystères d’Isis, venus d’Egypte, d’Adonis, venus de Syrie, d’Attis, venus de Phrygie, de Mithra, venus d’Iran. Le livre XI des Métamorphoses est tout plein de la figure divine d’Isis, véritable Madone « sainte et éternelle salvatrice du genre humain ». Quant au néo-platonisme qui sera enseigné au 3ème siècle par Plotin, il indiquera la méthode pour se délivrer dès cette vie de la prison charnelle, le vrai moi étant situé dans le plan éternel de la Pensée divine. Autant de réponses aux mêmes questions : qui sommes-nous ? d’où venons-nous ? où allons-nous ? Les réponses, jamais théoriques, exigent de l’individu une conversion, c’est-à-dire un bouleversement total de son être pour revenir à son véritable moi. C’est une nouvelle naissance. Dans le livre XI déjà cité des Métamorphoses, les initiés « seront pour ainsi dire nés de nouveau par la providence d’Isis et seront placés sur une nouvelle ligne de vie, le salut ». C’est aussi à cette époque que se développe la théologie en tant que discours scientifique sur les dieux. Un des premiers manuels systématiques qui eut pour la postérité une grande importance est l’ouvrage de Varron composé au 1er siècle av. J.-C. On trouve aussi chez Cicéron la trace de traités théologiques stoïciens. Au 1er siècle de notre ère, Cornutus écrit un Sommaire des traditions de la théologie grecque. Il faudrait citer encore les ouvrages de Plutarque, les discours de Maxime de Tyr ou de Dion Chrysostome qui traitent de problèmes théologiques particuliers. Cette efflorescence de la théologie trahit en fait une crise de confiance dans le paganisme. Rationalisation et systématisation vident les notions religieuses de leur contenu traditionnel pour les réduire à de la « science » philosophique72. A mesure que la théologie rationnelle se développe, elle ne peut pas ne pas entrer en conflit avec les théologies mythiques ou civiles, surtout si ces dernières paraissent immorales, absurdes ou indignes de l’idée que l’on se fait de la divinité. D’où deux attitudes possibles de la théologie rationnelle. La première critique les deux autres théologies, comme le fait par exemple Cicéron. La deuxième, qui apparaît surtout à partir du premier siècle de notre ère dans l’œuvre des allégoristes stoïciens et néoplatoniciens, cherche à justifier rationnellement l’irrationnel. Mais dans les deux cas, les tenants de la théologie rationnelle ne cherchent pas à supprimer les deux autres théologies, dans la mesure où elles étaient bonnes pour le peuple et utiles à la cité. L’historien grec Polybe ( 202, 120 ) remarquait déjà qu’il fallait se soumettre aux traditions, car elles étaient nécessaires pour maintenir les classes inférieures dans le devoir. Pour Varron, déjà cité, qui est un théologien rationnel, les dieux de Rome n’existent que dans la conscience des Romains ; s’il faut les sauver, c’est pour des raisons toutes politiques. Du même coup, les dieux traditionnels perdent leur caractère divin. Ils sont comme désenchantés. De fait, la théologie traditionnelle œuvre dans la même direction que l’environnement politique, vers un monothéisme hiérarchique, le polythéisme ne représentant plus qu’un langage conventionnel sans véritable contenu. Varron encore : « Il faut tenir que tous les dieux et déesses sont le seul Jupiter, soit que ces choses soient des parties de Dieu, soit qu’elles soient des puissances de Dieu ». Apollonius de Tyane, si le fragment que nous rapporte Eusèbe de Césarée est authentique, donne ce conseil : « Au premier Dieu transcendant et un, on n’offrira aucun sacrifice matériel, mais l’élévation de notre pensée, qui est la partie la plus haute de notre être.73 » Bref, si le monothéisme juif n’avait pas existé il aurait fallu l’inventer. Le problème est qu’il était juif et qu’il avait quelques longueurs d’avance. On peut dire les choses autrement : l’Empire romain avait besoin d’un monothéisme qui ne fût pas juif. Mais il était difficile de trouver « sur le marché » un monothéisme qui ne fût pas juif. A moins d’en inventer un nouveau. Bref, il y avait une « demande » de monothéisme. On ne voit pas pourquoi les chrétiens n’auraient pas cherché à répondre à une telle demande. Toutefois, le rafistolage, si l’on ose dire, du paganisme en monothéisme, ne pouvait se faire impunément. Car, derrière la tendance au monothéisme, se joue forcément, à un moment ou à un autre, dans la pensée des contemporains un changement de décor métaphysique fondamental. Rien ne sont plus opposées, en effet, que les métaphysiques sous-jacentes d’une part à la classique pensée gréco-romaine polythéiste, d’autre part à la religion hébraïque. Et le choix politique du monothéisme devait aboutir fatalement, tôt ou tard, à une recomposition d’ordre métaphysique. Ce qui revient à dire que la crise politique du paganisme se traduisait par une crise de la métaphysique que Rome avait héritée de l’hellénisme. Le monothéisme romain pouvait-il éviter le changement de métaphysique ? Le christianisme a-t-il servi à une sorte de soft landing d’une métaphysique à l’autre ? Nous ne pouvons ici que poser la question74. Dans ce contexte de crise païenne, le judaïsme jouissait par rapport à son concurrent potentiel d’un avantage crucial : l’ancienneté. On en a de nombreux témoignages. L’un d’entre eux se trouve dans la relation que Suétone fait de réformes entreprises par Néron dans le sens de la rigueur et de l’austérité : « Il y eut sous son règne beaucoup d’abus sévèrement punis ou réprimés et non moins des règlements sévères. On mit un terme au luxe ; les repas publics furent réduits à des sportules75 ; on interdit de vendre rien de cuit dans les cabarets, sauf les légumes et produits du jardinage, tandis qu’auparavant on y débitait toute espèce d’aliments ; des supplices furent infligés aux Chrétiens, espèce d’hommes adonnés à une superstition nouvelle et malfaisante ; on empêcha les excès des conducteurs de quadriges [...] ; les partis de pantomimes et les pantomimes eux-mêmes furent à la fois relégués »76. Afflicti suppliciis Christiani, genus homùinum superstitionis novae ac maleficae77. Malfaisante parce que nouvelle ? Pour les Romains de cette époque, toute institution quelle qu’elle fût, qui se rattachait à un lointain passé, avait droit au respect. Etait courante chez les moralistes une sorte de croyance à la supériorité de l’humanité primitive, au double point de vue de la science et de la vertu78. Ancien, le judaïsme avait un autre avantage, celui du nombre. Les chiffres que nous avons cités plus haut en font la première religion de l’empire. Les autres religions étaient attachées à des dieux ethniques, locaux. Aucune ne rassemblait autant d’adeptes aussi dispersés sur une surface à ce point étendue. L’effet réseau79 jouait à plein dans la diaspora, qui n’est elle-même qu’un réseau. On ne peut pas ne pas faire mention ici de la querelle entre historiens à propos du prosélytisme juif, puisqu’elle touche notre propos sur la concurrence sur ce marché très particulier. La querelle est vive, car le terme de prosélytisme a une connotation péjorative80. Il semble que le judaïsme exerçait par lui-même une certaine séduction. Le poète Perse en a donné une illustration saisissante : « Mais quand vient le jour d’Hérode et que, disposées sur les fenêtres qu’elles enduisent de graisse, les lampes ornées de violettes dégagent un nuage épais, quand la queue d’un thon nage autour d’un plat de terre rouge et que la jarre blanche est comme gonflée de vin, toi, alors, tu remues les lèvre en silence et le sabbat des circoncis te fait pâlir ».81 Voici donc un Romain tellement impressionné par les usages festifs des juifs qu’il en vient à les imiter, à remuer les lèvre en silence comme ceux qu’il voit marmonner des prières qu’il ne comprend pas.

Dans un tel contexte, comment le christianisme allait-il accomplir ses premiers pas ? Un premier problème devait être posé, celui de la circoncision. Ici nous disposons d’une abondance de textes dans le Nouveau Testament. C’est même l’un des sujets les plus souvent traités. Ce qui ne peut étonner l’économiste. Etant donné l’origine juive du christianisme, il était crucial de savoir comment la nouvelle religion « concurrente » allait se différencier de l’ancienne. Voici quelques-uns de ces textes : La circoncision n’est rien et l’incirconcision n’est rien : le tout est d’observer les commandements de Dieu.82 Dix-sept ans après sa conversion, Paul se rend pour la seconde fois à Jérusalem en compagnie de deux de ses disciples, Barnabas et Tite. Ce dernier est un Grec incirconcis. Dans l’Epître aux Galates, Paul expose la manière dont il prêche l’Evangile aux païens. Il fait cet exposé dans un entretien particulier avec les « personnes les plus considérées » pour ne pas perdre de temps. de peur de courir ou d’avoir couru en vain. Ces personnages, que l’Apôtre ne nomme pas, « ce qu’ils étaient alors, peu m’importe » n’ont pas imposé la circoncision à Tite83. Cette réunion est parfois appelé le Concile de Jérusalem. Voici le récit qu’en fait Paul : Au contraire, ils virent que l’évangélisation des incirconcis m’avait été confiée, comme à Pierre celle des circoncis - car celui qui avait agi en Pierre pour l’apostolat des circoncis avait aussi agi en moi en faveur des païens - et , reconnaissant la grâce qui m’a été donnée, Jacques, Céphas et Jean, considérés comme des colonnes, nous donnèrent la main, à moi et à Barnabas, en signe de communion, afin que nous allions, nous, vers les païens, eux vers les circoncis. Simplement nous aurions à nous souvenir des pauvres, ce que j’ai eu bien soin de faire.84 D’après ce que nous dit Paul, une sorte de division du travail s’est donc instaurée entre lui, l’Apôtre des Gentils, et Pierre ; en même temps est apparemment réglé le problème de l’incirconcision des païens. Toutefois, les relations entre les deux apôtres ne sont pas de tout repos comme le montre une scène plutôt pénible qui se déroule par la suite à Antioche, capitale de la Syrie, fenêtre de Rome sur l’Orient et l’une des plus belles villes de l’Empire. C’est là que Paul s’oppose ouvertement à Pierre, car, nous dit l’Apôtre des Gentils, « [Pierre] s’était mis dans son tort ». En effet, dans un premier temps, Pierre prend ses repas avec les païens. Puis, après l’arrivée de gens envoyés par Jacques, il se mit à se dérober et se tint à l’écart par crainte des circoncis ; et les autres Juifs entrèrent dans son jeu, de sorte que Barnabas lui-même fut entraîné dans ce double jeu 85. Pierre est remis vertement à sa place par l’Apôtre des Gentils. Mais la scène montre aussi que le problème de l’incirconcision que l’on croyait réglé depuis la réunion de Jérusalem, ne l’est sans doute pas tout à fait aux yeux des apôtres vivant encore à Jérusalem. Dans une autre épître, Paul insiste encore sur ce problème : Moi Paul, je vous le dis : si vous vous faîtes circoncire, Christ ne vous servira plus de rien. Et j’atteste encore une fois à tout homme qui se fait circoncire, qu’il est tenu de pratiquer la loi intégralement. Vous avez rompu avec le Christ, si vous placez votre justice dans la loi ; vous êtes déchus de la grâce86 . Non seulement les païens n’ont pas à se faire circoncire, mais encore en le faisant, ils rompraient avec le Christ. Là encore, Paul vise à un message clair et sans équivoque.En termes contemporains on dirait que son objectif, c’est l’ « homme sans qualité » : Il n’y a plus ni Juif ni Grec ; il n’y a plus ni esclave ni homme libre ; il n’y a plus l’homme et la femme ; car tous, vous n’êtes qu’un en Jésus-Christ. Et si vous appartenez au Christ, c’est donc que vous êtes la descendance d’Abraham ; selon la promesse, vous êtes héritiers.87 Nouvelle allusion au problème de la circoncision dans l’Epître aux Romains : Sans doute la circoncision est-elle utile si tu pratiques la loi, mais si tu transgresses la loi avec ta circoncision tu n’es plus qu’un incirconcis. Si donc l’incirconcis observe les prescriptions de la loi, son incirconcision ne lui sera-t-elle pas comptée comme circoncision ? Et lui qui, physiquement incirconcis, accomplit la loi, te jugera toi qui, avec la lettre de la loi et la circoncision, transgresses la loi. En effet, ce n’est pas ce qui se voit qui fait le Juif, ni la marque visible dans la chair qui fait la circoncision, mais ce qui est caché qui fait le Juif, et la circoncision est celle du cœur, celle qui relève de l’Esprit et non de la lettre.88 89 On n’a donc pas besoin d’être circoncis pour être juif : faut-il voir ici de la part de Paul une tentative d’entrisme ou de captation de la part du « marché » occupée par le judaïsme. Le propos est confirmé plus loin : Ainsi, il n’y a pas de différence entre Juif et Grec : tous ont le même Seigneur, riche envers tous ceux qui l’invoquent. Dans l’Epître aux Colossiens, la circoncision à la chrétienne est ainsi décrite : En lui [le Christ], vous avez été circoncis d’une circoncision où la main de l’homme n’est pour rien et qui vous a dépouillés du corps charnel : telle est la circoncision du Christ. 90 Paul, en réglant le problème de la circoncision - pratique qui répugnait aux gréco-romains - ouvre à tous les païens un accès au judaïsme. Désormais il va être possible sans être juif d’adhérer au monothéisme juif - possible donc de croire en un seul Dieu sans être obligé de se circoncire et de respecter un certain nombre d’interdits alimentaires - bref, en continuant à vivre comme tout le monde ! Juif, comment Paul pourrait-il renoncer à ce trésor que constitue la très grande ancienneté du judaïsme ? D’instinct Paul s’appuie sur la majesté des siècles dont s’enorgueillit Israël pour lancer la nouvelle religion parmi les païens. Dans la pensée des Pharisiens, en effet, deux voies de salut s’offraient aux païens : soit la conversion pure et simple au judaïsme avec circoncision et respect des interdits alimentaires, soit l’adhésion aux lois noachiques, au nombre de sept, selon les sources rabbiniques : prohibition de l’idolâtrie, du blasphème, de la fornication, du meurtre, du vol, interdiction de manger des morceaux de chair découpés sur un animal vivant, institution de cours de justice. Les adhérents à cette espèce de judaïsme au rabais étaient appelés des « craignant Dieu », « judaïsants », « sabbatisants ». Or, ce n’est pas un judaïsme au rabais que Paul propose aux incirconcis. Bien au contraire ! Ce n’est pas non plus une circoncision forcée comme celle que les juifs imposaient à leurs esclaves selon la loi mosaïque : Tout esclave que l’on aura acheté sera circoncis.91  Reste à savoir comment les adeptes de la nouvelle religion vont se distinguer des païens maintenant qu’ils sont dispensés de cette marque au plus intime de la chair masculine qui permet d’identifier le juif. Ce n’est pas encore un problème majeur92, dans la mesure où, au moins jusqu’en 70, on peut supposer que les chrétiens sont encore en majorité juifs, donc circoncis. Cela ressort des propres textes du Nouveau Testament. Même l’Apôtre des Gentils, c’est dans les synagogues qu’il enseigne quand il arrive quelque part. Et la première chose qu’il fait lorsqu’après un voyage mouvementé et agrémenté de beaucoup d’événements merveilleux, il arrive enfin à Rome, c’est de convoquer les chefs de la communauté juive .93 De plus, nous disposons dans les Actes des Apôtres d’une autre version du « Concile de Jérusalem ». Dans cette version, Jacques prend la parole en dernier, après Paul, et clôt la discussion. Et il le fait par un verset que l’on peut dire strictement mosaïque : Depuis des générations, en effet, Moïse dispose de prédicateurs dans chaque ville, puisqu’on le lit tous les sabbats dans les synagogues. Qui semble signifier : vous pouvez toujours ne pas circoncire les païens, cela n’empêchera pas le judaïsme de continuer à être pratiqué. Les Actes nous racontent aussi une troisième et dernière visite de Paul à Jérusalem. C’est encore chez Jacques que se rend le visiteur, où tous les anciens se trouvaient aussi. Le chef de l’Eglise primitive, c’est donc bien le frère de Jésus. Pourquoi ? L’énigme intrigue d’autant plus que ce Jacques-là ne faisait pas partie des Douze du vivant de Jésus. On ne peut espérer trouver une réponse à cette question sans s’interroger sur l’identité de ce Jacques, frère de Jésus. Dans la tradition catholique, la Vierge Marie, étant morte dans son état virginal (impliqué par le dogme de l’Assomption), n’a pu enfanter qu’une seul fois. Il ne peut donc s’agir que d’un cousin, appelé frère selon la coutume en vigueur dans de nombreux pays méditerranéens. Pour d’autres exégèses, Jésus une fois né, Marie aurait eu une vie conjugale normale avec Joseph, et Jacques serait l’un des fruits de cette union. D’autres encore ont fait de Jacques le propre père de Jésus !94 Quelle que soit la version que l’on retienne, et nous nous garderons bien d’en choisir aucune, l’important est le sens premier de l’expression « Jacques, frère de Jésus » : Jacques est du même sang que Jésus, et c’est pour cela qu’il est le chef de l’Eglise primitive. C’est une logique dynastique. Jacques est apparenté à Jésus qui est lui même apparenté à David, nous l’avons rappelé. Jacques est de sang royal. C’est à lui de prendre la succession, non à Pierre ou à Paul ou à Jean. La force d’une telle logique ne doit pas être sous-estimée. Jusqu’à l’invention de l’Etat moderne, le pouvoir était souvent dévolu aux rejetons d’une race dite royale depuis la nuit des temps. Le fait même d’avoir exercé le pouvoir donnait au sang de cette race un caractère quasi-religieux. Peu importait alors l’ordre de primogéniture. Quand la succession était ouverte après la mort du roi, à la limite n’importe quel rejeton de sang royal pouvait prétendre à la couronne, dans la mesure où ce sang était censé le prédisposer au pouvoir par ses caractères religieux ou, si l’on veut, magiques. A défaut d’enfants directs on allait parfois jusqu’à aller chercher un très lointain cousin pour le faire monter sur le trône avec ou sans son consentement. Même dans l’Etat moderne, cette pratique resurgit parfois. La présence de Jacques à la tête de l’ « église de Jérusalem » est le signe manifeste que cette communauté obéit à cette logique-là, de même que les évangiles de Luc et de Jean quand ils rappellent la filiation davidique de Jésus. Dans le contexte juif, cette logique dynastique ne peut être qu’une logique messianique. L’Eglise primitive dirigée par Jacques attend le retour imminent du « roi des Juifs », ressuscité d’entre les morts. Il n’est donc pas question de quitter Jérusalem, encore moins de s’éloigner du Temple. C’est là que quelque chose doit se passer. Quoi ? S’agit-il de restaurer la monarchie et l’indépendance juives ? Difficile d’en décider. Mais d’une manière ou d’une autre, ce quelque chose se traduira par un changement de pouvoir à la tête du Temple. D’autre part nous savons, par l’Epître qui lui est attribuée, que Jacques avait une vision quasiment révolutionnaire de la vie économique, allant jusqu’à mettre en cause la relation du patron avec ses salariés, et que d’autre part il mettait en cause l’enseignement paulinien. Enfin, nous connaissons par les aventures de Paul qu’un réseau financier puissant était en train de se constituer avec une rapidité fulgurante. Par petites touches, un portrait du frère de Jésus finit par apparaître en chef d’une espèce d’une bande révolutionnaire clandestine infiltrée au sein même du judaïsme. Ainsi, ce qui nous est décrit des premières communautés chrétiennes avant la chute de Rome peut résumer en ceci : d’une part, une tentative d’évangélisation des païens que l’on dispense de la circoncision, d’autre part l’implantation d’une église chrétienne pour les juifs à Jérusalem même, tout près du Temple et l’utilisant pour ses prières appelée « judéo-chrétienne » par les historiens, et dirigée par le frère du Seigneur. La description que font les Actes de la Jérusalem d’avant 70 fait d’ailleurs bien comprendre l’attachement des Apôtres à la Ville sainte et à son temple. Là résidaient des Juifs pieux, venant de toutes les nations qui sont sous le ciel. Pourquoi prendre le risque de quitter la capitale du judaïsme mondial alors même que des éléments juifs de toutes les nations y sont présent ? S’il s’agit de transformer le judaïsme de l’intérieur, autant essayer de contrôler le centre névralgique de l’édifice. Le prodige de la Pentecôte, fête juive, s’adresse d’abord aux juifs, comme le montre une lecture attentive des premiers versets du chapitre 2 des Actes. Qui sont ces juifs venus du monde entiers ? Parthes, Mèdes et Elamites, habitants de la Mésopotamie, de la Judée et de la Cappadoce, du Pont et de l’Asie, de la Phrygie et de la Pamphylie, de l’Egypte et de la Libye cyrénaïque, ceux de Rome en résidence ici, tous, tant Juifs que prosélytes, qui entendent les Apôtres dans leur langue maternelle. Pour faire bonne mesure, on y ajoute Crétois et Arabes. Mais l’essentiel est bien constitué par des membres de la diaspora. La fin du discours de Pierre, du reste, confirme qu’il s’est bien adressé à toute la maison d’Israël. Cependant, l’une et l’autre églises sont subsumées dans un même système de collecte qui a pour centre Jérusalem, selon le propre modèle du Temple.

Et voici que le Temple est détruit.

On a envie de dire que dans la course au Trésor juif, les Romains ont coiffé leurs concurrents au poteau. Non seulement ils pillent le Temple, mais ils mettent son système financier à leur service. Cette fois, ils allèrent beaucoup loin que ne l’avait osé Pompée. Après la conquête de Jérusalem par le rival de César, les Romains frappèrent d’impôts seulement la Palestine et ses habitants ; ils n’exigèrent pas d’impôts spéciaux des juifs habitant en dehors de la Palestine, ni moins encore de ceux qui, dans la diaspora, avaient obtenu un droit de cité local ou étaient devenus citoyens romains.  Par contre, Vespasien (r 69-79), après la destruction de Jérusalem, voulut bénéficier des revenus qui affluaient dans cette ville et, non sans perfidie, il ordonna que tous les Juifs sans distinction de lieu de domicile continueraient à payer annuellement, au profit de Jupiter Capitolin, les deux drachmes qu’ils payaient auparavant pour le temple de Jérusalem, équivalent au demi-sicle biblique. Il s’agissait dans un premier temps de reconstruire le temple affecté à Jupiter Capitolin brûlé dans un incendie en 69. Cela restait un impôt religieux et non d’État, tant par la cause de la pratique du judaïsme qui y obligeait , que par sa destination - au moins nominale. En réalité cet impôt tombait sous le nom de fiscus judaicus dans la caisse impériale avec même une organisation spéciale à la tête de laquelle se trouvait un procurator capitularia Jadaeorum.  Cet impôt n’était dû que par les Juifs circoncis et pratiquants. Pour augmenter encore davantage son rendement, Domitien (r 81-98) l’exigea même de ceux qui, juifs de naissance, cachaient leur origine, et il admettait les dénonciations contre de prétendus circoncis qu’il faisait impudiquement contrôler. Suétone se rappellera comment il avait personnellement assisté dans sa jeunesse « à l’examen qu’un homme de quatre-vingt dix ans subit devant le procurateur et un tribunal empli de monde, et qui était destiné à montrer s’il était circoncis »95. Par un sénatus-consulte , Nerva (r 96-98) fit supprimer cette pratique. Mais il laissa subsister l’impôt. L’exploitation des juifs ne pouvait être poussée trop loin sans provoquer leur révolte. Aussi lorsque Hadrien (r 117-138) en 130 édifie sur l’emplacement même du Temple un sanctuaire consacré à Jupiter Capitolin, une nouvelle révolte éclate avec un caractère nettement messianique. A sa tête Siméon Bar Kosebah, dit Kokhebah, « fils de l’Etoile ». Après ses premiers succès, il prend le titre de « prince d’Israël », et de 132 à 135, préside à une restauration de l’ancienne religion. Mais l’insurrection est finalement noyée dans le sang. Zélotes et autres sicaires, Sadducéens liés au Temple, esséniens et qumrâniens compromis dans la révolte sont liquidés. Pharisiens et scribes sont par contre nombreux à survivre au désastre. Hadrien aggrave encore les mesures anti-juives, interdisant l’entrée de Jérusalem rebaptisée Aelia Capitolina. La terre environnante est elle aussi renommée : Palestine, étymologiquement Philistine. Le fiscus judaïcus est maintenu. Partout dans l’empire, le juif devait payer cet impôt. La révolte de Bar Kosebah n’avait pas reçu l’appui unanime des autorités juives. Pour d’aucuns, le judaïsme devait survivre à la disparition d’un pouvoir politique juif, et même à la destruction du Temple. Parmi les transfuges qui s’établissent à Jamnia avec l’autorisation des Romains, des docteurs Pharisiens, dont le plus célèbre est Rabbi Yokhanan ben Zakay, disciple de Hillel, fondent un tribunal qui reprend les fonctions juridiques de l’ancien sanhédrin. C’est là que vers 100 est fixé pour les juifs le canon des écritures bibliques et que se poursuivit la préparation de la Mishna. Ben Zakay continue la tradition pharisienne qui avait préparé les esprits à se passer du culte du temple et à lui substituer le « culte du cœur » nourri par la méditation de la Loi, les oeuvres de charité et l’espoir en un salut venant de Dieu seul . C’est à Jamnia que pour la première fois apparaît l’usage du titre « rabbi », qui signifie littéralement « mon maître ». Le mot vient de l’adjectif hébreu rab, grand. Comme tel il ne se trouve pas dans l’Ancien Testament. Avec la signification que prend le terme dans la Mishna, rab signifie maître comme opposé à esclave. Quand Jésus est appelé rabbi dans les Evangiles, il s’agit d’un anachronisme qui signale à lui tout seul que le texte a été écrit après la chute du Temple. A Jamnia, les Pharisiens ne sont plus ni un parti ni une secte. Ils sont le judaïsme dans sa nouvelle forme, soit le judaïsme rabbinique.

Voyons maintenant comment les chrétiens ont vécu l’événement. Les disciples du Christ, qui disposent maintenant d’une Jérusalem débarrassée des juifs, doivent, en principe, se féliciter des destructions romaines. Leur principal concurrent dans l’Empire, ce ne peuvent plus être les Sadducéens et autres notables dépendants du Temple. Ce sont maintenant les Pharisiens, comme cela apparaît nettement dans l’écriture même des Evangiles et des Actes des Apôtres. C’est un paradoxe. Ne devraient-ils pas se sentir plus proches de juifs appartenant à un parti progressiste, opposé au formalisme de l’élite sacerdotale comme nous l’ avons dit plus haut ? Mais, c’est justement parce qu’ils sont les plus proches qu’ils sont les « concurrents » les plus dangereux. D’autant que ce qui se joue à Jamnia vaut pour toute la diaspora, déjà accoutumée de longue date à se fonder seulement sur la Loi.

Prenons les textes du Nouveau Testament dans l’ordre chronologique de leur composition. Précisons que nous ne retenons ici que de textes canoniques. D’abord l’évangile de Marc, rédigé après la mort de Pierre ou du vivant de Pierre. On voit les Pharisiens tenir conseil avec les Hérodiens contre Jésus sur les moyens de le faire périr96. Un peu plus loin, ils sont traités d’hypocrites. 97 Ainsi dès l’Evangile de Marc le poncif est en place qui va traverser les siècles jusqu’à nous. Cette caricature est une sorte d’hommage comme l’a remarqué Marcel Simon : « elle atteste, avec la déception irritée qu’en éprouvent les chrétiens, la vitalité de l’idéal pharisaïque. »98 L’alliance que Marc leur fait nouer avec les Hérodiens serait de la plus haute « fantaisie »99. Une alliance entre Hérodiens et Sadducéens est politiquement et socialement beaucoup plus vraisemblable. Il ne s’agit chez Marc que d’une esquisse. Le pire reste à venir. Dans l’Evangile de Matthieu, on voit aussi les Pharisiens se concerter sur les moyens de faire périr Jésus. Mais cette fois ils complotent seuls100 . Ils sont traités d’hypocrites exactement dans le même contexte101. Aux Pharisiens et Sadducéens qui lui demandent de leur montrer un signe qui vienne du ciel, Jésus leur répond : « Génération mauvaise et adultère qui réclame un signe ! En fait de signe, il ne lui en sera donné que le signe de Jonas.102 » Dans le Livre de Jonas, rappelons-le, Jonas, fuyant l’ordre divin, est avalé par un gros poisson dans le ventre duquel il passe trois jours et trois nuits, puis va prêcher à Ninive. Le christianisme a vu là une annonce symbolique de la Résurrection. A la suite de quoi, Jésus recommande à ses disciples qui ont oublié de prendre des pains avec eux : « Attention ! gardez-vous du levain des Pharisiens »103 (Matthieu 16, 5) Puis Jésus s’adressa aux foules et à ses disciples : « Les scribes et les Pharisiens siègent dans la chaire de Moïse : faites donc et observez tout ce qu’ils peuvent vous dire, mais ne vous réglez pas sur leurs actes, car ils disent et ne font pas. Ils lient de pesants fardeaux et les mettent sur les épaules des hommes, alors qu’eux-mêmes se refusent à les remuer du doigt. Toutes leurs actions, ils les font pour se faire remarquer des hommes. Ils élargissent leurs phylactères et allongent leurs franges. Ils aiment à occuper les premières places dans les dîners et les premiers sièges dans les synagogues, à être salués sur les places publiques et à s’entendre appeler « Maître » par les hommes [...] Malheureux êtes-vous, scribes et Pharisiens hypocrites, vous qui fermez devant les hommes l’entrée du Royaume des cieux ! Vous-mêmes en effet n’y entrez pas, et vous ne laissez pas entrer ceux qui le voudraient ! [certains manuscrits introduisent ici : Malheureux êtes-vous, scribes et Pharisiens hypocrites, vous qui dévorez le bien des veuves et faites pour l’apparence de longues prières ; pour cela vous recevrez une condamnation particulièrement sévère] Malheureux êtes-vous, scribes et Pharisiens hypocrites, vous qui parcourez mers et continents pour gagner un seul prosélyte, et quand il l’est devenu, vous le rendez digne de la géhenne deux fois plus que vous. Malheureux êtes-vous, guides aveugles, vous qui dites : « Si l’on jure par le sanctuaire, cela ne compte pas ; mais si l’on jure par l’or du sanctuaire, on est tenu. Insensés et aveugles ! Qu’est-ce donc qui l’emporte, l’or ou le sanctuaire qui a rendu sacré cet or ? Vous dites encore : « Si l’on jure par l’autel, cela ne compte pas, mais si l’on jure par l’offrande placée dessus, on est tenu. » Aveugles ! Qu’est-ce donc qui l’emporte, l’offrande, ou l’autel qui rend sacrée cette offrande ? [...] Malheureux êtes-vous scribes et Pharisiens hypocrites, vous qui versez la dîme de la menthe, du fenouil et du cumin, alors que vous négligez ce qu’il y a de plus grave dans la Loi : la justice, la miséricorde et la fidélité. ; c’est ceci qu’il fallait faire sans négliger cela. Guides aveugles, qui arrêtez au filtre le moucheron et avalez le chameau ! Malheureux êtes-vous, scribes et Pharisiens hypocrites, vous qui purifiez l’extérieur de la coupe et du plat, alors que l’intérieur est rempli des produits de la rapine et de l’intempérance. Pharisien aveugle ! purifie d’abord le dedans de la coupe, pour que le dehors aussi devienne pur. Malheureux êtes-vous scribes et Pharisiens hypocrites, vous qui ressemblez à des sépulcres blanchis104 : au dehors il ont belle apparence, mais au-dedans ils sont pleins d’ossements de morts et d’impuretés de toutes sortes. Ainsi de vous : au-dehors vous offrez aux hommes l’appartenance de justes, alors qu’au-dedans vous êtes remplis d’hypocrisie et d’iniquité. Malheureux, scribes et Pharisiens hypocrite, vous qui bâtissez les sépulcres des prophètes et décorez les tombeaux des justes, et vous dites : « Si nous avions vécu le temps de nos pères, nous n’aurions pas été leurs complices pour verser le sang des prophètes. » Ainsi vous témoignez contre vous-mêmes : vous êtes le fils de ceux qui ont assassiné les prophètes ! Eh bien ! vous comblez la mesure de vos pères ! Serpents, engeance de vipères, comment pourriez-vous échapper au châtiment de la géhenne ?C’est pourquoi, voici que moi, j’envoie vers vous des prophètes, des sages et des scribes. Vous en tuerez et mettrez en croix, vous en flagellerez dans vos synagogues et vous les pourchasserez de ville en ville pour que retombe sur vous le sang des justes répandu sur la terre, depuis le sang d’Abel le juste jusqu’au sang de Zacharie, fils de Barachie, que vous avez assassiné entre le sanctuaire et l’autel. En vérité, je vous le déclare, tout cela va retomber sur cette génération105. (Matthieu 23 2-36) Il fallait citer ce texte en son entier. C’est l’une des plus longues tirades attribuées au Christ. Particulièrement violente, elle réplique par antiphrase au célèbre Sermon des Béatitudes. Le pharisaïsme est bien le principal, et le plus dangereux « concurrent » de la nouvelle religion. L’acharnement rhétorique, la force des images - ces formules stigmatisantes qui vont passer à la postérité -, tout l’ensemble fait frémir par sa redoutable efficacité. Chez Matthieu l’accentuation de l’antipharisaïsme fait apparaître celui de Marc, en comparaison, presque nuancé. L’aboutissement est la mascarade de procès qui est fait à Jésus à l’instigation notable des Pharisiens, procès au cours duquel Pilate fait le geste qui l’immortalisera : Voyant que cela ne servait à rien, Pilate prit de l’eau et se lava les mains devant la foule, en disant : « Je suis innocent de ce sang . C’est votre affaire ! »106 Ce qui lui attire la réplique fatale : Tout le peuple répondit : « Nous prenons son sang sur nous et sur nos enfants »107. (Matthieu 27, 25) son sang sur nous est une tournure sémitique pour signifier que quelqu’un est responsable de la mort d’un autre et doit en supporter les conséquences (1082 S 1, 13-16 ; 3, 29. Jr 51-35). Chez Luc aussi, les Pharisiens apparaissent animés de fureur contre Jésus, parlant entre eux de ce qu’ils pourraient faire contre lui109. Le Christ s’adresse à eux en ces termes : « Maintenant, vous les Pharisiens, c’est l’extérieur de la coupe et du plat que vous purifiez, mais votre intérieur est rempli de rapacité et de méchanceté. Insensés : est-ce que Celui qui a fait l’extérieur n’a pas fait aussi l’intérieur ? Donnez plutôt en aumône ce qui est dedans, et alors tout sera pur pour vous. « Mais malheureux êtes-vous, Pharisiens, vous qui versez la dîme de la menthe, de la rue et de tout ce qui pousse dans le jardin, et qui laissez de côté la justice et l’amour de Dieu. C’est ceci qu’il fallait faire sans négliger cela. Malheureux êtes-vous Pharisiens, vous qui aimez le premier siège dans les synagogues et les salutations sur les places publiques. Malheureux, vous qui êtes comme ces tombes que rien ne signale et sur lesquelles on marche sans le savoir . » A la foule qui s’est assemblé, il déclare « Avant tout, gardez-vous du levain des Pharisiens, la fausseté. » Puis, il dit : « Aucun domestique ne peut servir deux maître : ou bien il haïra l’un et aimera l’autre, ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et l’argent. »  Les Pharisiens, qui aimaient l’argent, écoutaient tout cela, et ils ricanaient à son sujet110. C’est ce qui s’appelle pilonner l’adversaire, le principal « concurrent ». Dans les Actes des Apôtres , les Pharisiens et les grands prêtres apparaissent réunis par une alliance toujours aussi historiquement invraisemblable. Mais cette fois, « les Juifs » jouent un rôle en tant que tels, plus acteurs que choeur. Sans doute apparaissent-ils à l’occasion divisés à propos de Jésus. Certains mêmes se convertissent à la nouvelle foi. Mais la plupart du temps, les juifs s’opposent en bloc aux apôtres Pierre et Paul, chercher à leur nuire, à les arrêter , à les lapider, à les faire mourir. C’est une lutte de tous les instants . L’antijudaïsme s’accentue encore dans l’Evangile de Jean. On franchit un nouveau degré important dans la lutte concurrentielle. Non plus seulement les Pharisiens, mais les juifs cherchent à nuire à Jésus111. On les entend murmurer au sujet de Jésus112, ou discuter violemment à son propos113 , ou chercher à le faire périr114, ou mourir115 (Jean 7, 25), à l’arrêter116. La confrontation de Jésus avec les juifs prend une tournure de plus en plus dramatique : Jésus leur dit : « Si Dieu était votre père, vous m’auriez aimé, car c’est de Dieu que je suis sorti et que je viens ; je ne suis pas venu de mon propre chef, c’est Lui qui m’a envoyé. Pourquoi ne comprenez-vous pas mon langage ? Parce que vous n’êtes pas capables d’écouter ma parole. Votre père, c’est le diable, et vous avez la volonté de réaliser les désirs de votre père.117 La conversation s’envenime : les juifs traitent Jésus de possédé. Jésus leur répond : « En vérité, en vérité, je vous le dis, avant qu’Abraham fût, Je Suis.118 » Alors, ils ramassèrent des pierres pour les lancer contre lui, mais Jésus se déroba et sortit du temple.119 Les parents d’un aveugle guéri par Jésus n’osent pas dire qui est l’auteur du miracle car « ils avaient peur des Juifs. Ceux-ci étaient déjà convenus d’exclure de la synagogue quiconque confesserait que Jésus est le Christ. 120 Plus tard : Les Juifs, à nouveau, ramassèrent des pierres pour le lapider. Mais Jésus reprit : « Je vous ai fait voir tant d’oeuvres belles qui venaient du Père. Pour laquelle de ces oeuvres voulez-vous me lapider ? » Les Juifs lui répondirent : « Ce n’est pas pour une belle œuvre que nous voulons te lapider, mais pour un blasphème, parce que toi qui es un homme tu te fais Dieu. » 121 Alors, une fois de plus ils cherchèrent à l’arrêter, mais il échappa de leurs mains. 122 Après la résurrection de Lazare, loin de se rendre à l’évidence, grands prêtres et Pharisiens complotent de plus belle : Les grands prêtres et les Pharisiens réunirent alors un conseil et dirent : « Que faisons-nous ? Cet homme opère beaucoup de signes. Si nous le laissons continuer ainsi, tous croiront en lui, les Romains interviendront et ils détruiront notre saint Lieu et notre nation. » L’un d’entre eux, Caïphe, qui était Grand Prêtre en cette année-là, dit : « Vous n’y comprenez rien et vous ne percevez même pas que c’est notre avantage qu’un seul homme meure pour le peuple et que la nation ne périsse pas tout entière.  Vient le procès. Pilate le Romain prend la défense de Jésus. Les Juifs lui répliquèrent : « Nous savons une loi, et selon cette loi il doit mourir parce qu’il s’est fait fils de Dieu ! » Lorsque Pilate entendit ce propos, il fut de plus en plus effrayé. Pilate cherche donc à relâcher le prisonnier. Mais : les Juifs se mirent à crier et ils disaient : »Si tu le relâchais, tu ne te conduirais pas comme l’ami de César : Car quiconque se fait roi, se déclare contre César. » Alors Pilate fait sortir Jésus et : [Il] dit aux Juifs : « Voici votre roi ! » Mais ils se mirent à crier : « A mort ! A mort ! Crucifie-le ! » Pilate reprit : « Me faut-il crucifier votre roi ? » Les grands prêtres répondirent : « Nous n’avons pas d’autre roi que César. » C’est alors qu’il le leur livra pour être crucifié. 123 Donc, selon Jean, les juifs s’unissent aux Pharisiens pour s’opposer à Jésus, chercher à lui nuire, l’arrêter , le lapider, le faire mourir dans le supplice infâme de la croix. L’antijudaïsme du christianisme s’exprime maintenant sans aucune retenue. A mesure qu’on avance dans la lecture des Evangiles, se dessine de mieux en mieux la stratégie du combat religieux menée par les chrétiens contre les Pharisiens, puis contre les juifs. C’est une « concurrence » sans merci. Mais le Temple détruit ne peut plus être un enjeu, comme il pouvait l’être dans les Epîtres de Paul. S’agit-il seulement de plaire à la puissanec dominante, c’est-à-dire aux Romains, qui, on l’aura remarqué, ont été exonérés de la mort de l’Innocent ? Puisque le trésor a été pillé et que le réseau qui lui correspondait a été mis au service du fisc romain, à quoi servirait-il de suivre maintenant le modèle du Temple ? C’est l’un des problèmes que va devoir résoudre la génération suivante de chrétiens. Mais la lecture des derniers chapitres des Actes nous met sur la piste. A première vue, leur lecture est assez déroutante. A partir du chapitre quinze, il n’est plus question que de Paul, les autres apôtres ont disparu dans la nature. Les six derniers chapitres (sur 28) sont consacrés aux démêlés de l’Apôtre des Gentils avec la justice romaine saisie par la plainte des juifs, puis par son voyage à Rome avec tempête, naufrage et sauvetage, et enfin par son emprisonnement dans des conditions relativement confortables puisqu’il y dispose d’un esclave et peut y convoquer et recevoir, on l’a vu, les chefs de la communauté juive. Deux années sont ainsi apparemment perdues par un héros s’entêtant à demander justice aux plus hautes autorités de l’Empire sous prétexte qu’il est lui-même citoyen romain. Pourquoi Paul s’acharne-t-il ainsi à faire de la procédure ? C’est que le Christ, dans une nouvelle apparition, lui a donné l’ordre d’aller à Rome. Ainsi toute cette chicane est justifiée : permettre à Paul de se rendre dans la capitale romaine La capitale du judaïsme étant détruite au moment où les Actes sont rédigés, la nouvelle capitale de la nouvelle religion pouvait-elle autre être que Rome ? Mais Paul de son vivant ne peut deviner le destin de Jérusalem. Il faut donc qu’il soit poussé vers Rome par un ordre du Christ lui-même. Le détour est un peu laborieux sur le plan de la dynamique du récit, mais le résultat est bien là : Paul finit ses jours à Rome, alors même que l’on de sait plus rien ni de Pierre, ni de Jacques, ni de Jean. Cependant les Actes ne nous disent rien de la mort de Paul, ni de celle de Pierre. Il est impossible de rendre compte ici de cette énigme supplémentaire ; elle aussi a soulevé des passions124. Disons qu’à coup d’exégèses et d’hypothèses la tradition a fixé à l’époque de Néron (r 54-68) le martyre des deux apôtres dans la capitale impériale, réplique lointaine et positive à l’image négative des deux frères jumeaux fondateurs de la Rome antique, l’un assassin de l’autre. Là encore, les textes ne nous donnent aucune certitude historique. Les restes des deux martyres n’ont jamais été retrouvés, malgré des fouilles récentes, entreprises en 1952. Mais le choix de Rome n’était-il pas surdéterminé ? Si la nouvelle église devait retrouver une organisation centralisée, notamment sur le plan de ses finances, son siège pouvait-il se situer ailleurs que dans la Ville éternelle, dont le Trésor public était désormais branché sur le réseau financier juif ? Evidemment, cette installation ne pourrait se faire à n’importe quelle condition. Il nous semble que le raisonnement économique nous aide, non à reconstituer, mais à comprendre la substitution de Rome à Jérusalem. Jérusalem n’est pas délaissée pour autant. Avec un nouveau nom conjuguant gentilité et référence païenne, interdite aux juifs, Aelia Capitolina a reçu une population nouvelle. Une Église de la gentilité a repris la ville, recrutant ses fidèles parmi les nouveaux venus. La liste des évêques donnée par Eusèbe de Césarée dans son Histoire ecclésiastique atteste une continuité dans la succession épiscopale du 1er au 4ème siècle en même temps qu’elle prouve le changement de population : des noms grecs en majorité, parfois iraniens ou sémitiques, mais jamais juifs. Cette église-là ne ressemble guère à la petite Synagogue chrétienne des origines, même s ’il ne faut pas totalement exclure la survivance de groupes ou de traditions judéo-chrétiennes.


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