L’Observatoire des religions
Jerusalem vue par Pierre Loti

Un texte sulfureux

dimanche 26 octobre 2008

La Petite Bibliothèque Payot/Voyageurs a réédité en livre de poche le "Jerusalem" de Pierre Loti. L’écrivain arrive dans la Veille Ville en mars 1894. C’est une vedette du monde littéraire de l’époque. Et il déploie dans ces pages son immense talent pour décrire les émotions violentes et contradictoires que lui inspirent les lieux saints, sans oublier de fustiger les « voyageurs Cook » et autres touristes (le tourisme a déjà généré le discours anti-touristique) dont il prétend se distinguer. Cette Jérusalem de la fin du 19e siècle ressuscite devant nos yeux, avec la présence dominante des pèlerins russes. Et c’est ce qui fait de ce texte un document exceptionnel.

Toutefois, quand il arrive au Mur des Lamentations, Loti laisse voir, avec le même talent, ses préjugés judéo-phobiques de manière particulièrement odieuse. Ces paragraphes sulfureux auraient mérité au moins un mot d’avertissement dans la savante présentation que Jean-Claude Bourlès fait du livre. Ils sont révélateurs de l’antisémitisme chrétien de l’époque, et méritent à ce titre d’être lus et médités

C’est vendredi soir, le moment traditionnel où, chaque semaine, les juifs vont pleurer, en un lieu spécial concédé par les Turcs, sur les ruines de ce temple de Salomon, qui « ne sera jamais rebâti ». Et nous vouons passer, avant la nuit, pâr cette place des Lamentations. Après les terrains vides, nous atteignons maintenant d’étroites ruelles, jonchées d’immondices, et enfin une sorte d’enclos, rempli du remuement d’une foule étrange qui gémit à voix basse et cadencée . Déjà commence le vague crépuscule. Le fond de cette place, entourée de sombres murs, est fermé, écrasé par une formidable construction salomonienne, un fragment de l’enceinte du Temple, tout en blocs monstrueux et pareils. Et des hommes en longues robes de velours, agités d’une sorte de dandinement général, comme les ours des cages, nous appariassent là vus de dos, faisant face à ce débris gigantesque, heurtant du font ces pierres et murmurant une sorte de mélopée tremblotante. L’un d’eux, qui doit être quelque chantre ou rabbin, semble mener confusément ce chœur lamentable. Mais on le suit peu ; chacun, tenant en main sa bible hébraïque, exhale à sa guise ses propres plaintes.

Les nez en lame de couteau et les mauvais regards, une laideur spéciale, à donner le frisson

Les robes sont magnifiques : des velours noirs, des velours bleus, des velours violets ou cramoisis, doublés de pelleteries précieuses. Les calottes sont toutes en velours noir, - bordées de fourrures à longs poils qui mettent dans l’ombre les nez en lame de couteau et les mauvais regards. Les visages, qui se détournent à demi pour nous examiner, sont presque tous d’une laideur spéciale, d’une laideur à donner le frisson : si minces, si effilés, si chafouins,, avec de si petits yeux sournois et larmoyants, sous des retombées de paupières mortes...Des teints blancs et roses de cire malsaine, et, sur toutes les oreilles, des tire-bouchons de cheveux, qui pendent comme les « anglaises » de 1830, complétant d’inquiétantes ressemblances de vieilles dames barbues

Il y a des vieillards surtout, des vieillards à l’expression basse, rusée, ignoble. Mais il y a aussi quelques tout jeunes, quelques tout petits Juifs, frais comme des bonbons de sucre peint, qui portent déjà deux papillotes comme les grands, et qui se dandinent et pleurent de même, une bible à la main. [...]

L’indélébile stigmate d’avoir crucifié Jésus, sceau d’opprobre dont toute cette race est marquée

En pénétrant dans ce cœur de la juiverie, mon impression est surtout de saisissement, de malaise et presque d’effroi. Nulle part je n’avais vu pareille exagération du type de nos vieux marchands d’habits, de guenilles et de peaux de lapin ; nulle part, des nez si pointus, si longs et si pâles. C’est chaque fois une petite commotion de surprise et de dégoût, quand un de ces vieux dos, voûtés sous le velours et la fourrure, se retourne à demi , et qu’une nouvelle paire d’yeux me regarde furtivement de côté, entre des papillotes pendantes et par-dessous des verres de lunettes. Vraiment, cela laisse un indélébile stigmate, d’avoir crucifié Jésus ; peut-être faut-il venir ici pour s’en convaincre,mais c’est indiscutable, il y a un signe particulier inscrit sur ces fronts, il y a un sceau d’opprobre dont toute cette race est marquée.

[...]

Et il y en a deux ou trois, de ces vieux, qui versent de vraies larmes, qui ont posé leur Bible dans les trous des pierres, pour avoir les mains libres et les agiter au-dessus de leur tête en geste de malédiction. [...]

On pleurerait avec eux, - si ce n’était des Juifs

En soi, cela est unique, touchant et sublime : après tant de malheurs inouïs, après tant de siècles d’exil et de dispersion, l’attachement inébranlable de ce peuple à une patrie perdue ! Pour un peu, on pleurerait avec eux, - si ce n’était des Juifs, et si on ne se sentait le cœur étrangement glacé par toutes leurs abjectes figures. [...] Ce soir est, paraît-il, un soir spécial pour mener deuil, car cette place est presque remplie. Et, à tout instant, il en arrive d’autres, toujours pareils, avec le même bonnet à poils, le même nez, les mêmes anglaises sur les tempes ; et aussi sordides et aussi laids, dans d’aussi belles robes. Ils passent, tête baissée sur leur bible ouverte, et tout en faisant mine de lire leurs jérémiades, nous jettent, de côté et en dessous, un coup d’œil comme une piqûre d’aiguille ; - puis vont grossir l’amas des vieux dos de velours qui se pressent le long de ces ruines du Temple : avec ce bourdonnement, dans le crépuscule, on dirait un essaim de ces mauvaises mouches, qui parfois s’assemblent, collés à la base des murailles. [...]

Ce repaire de la juiverie

Quand nous nous en allons, remontant vers la ville haute par d’affreuses petites ruelles déjà obscures, nous en croisons encore, des robes de velours et des longs nez, qui se dépêchent de descendre, rasent les murs pour aller pleurer en bas. Un peu en retard, ceux-là, car la nuit tombe ; - mais, vous savez les affaires !...Er au-dessus des noires maisonnettes et des toits proches, apparaît au loin, éclairé des dernières lueurs du couchant, l’échafaudage des antiques petites coupoles dont le mont Sion est couvert.

En sortant de ce repaire de la juiverie, où l’on éprouvait malgré soi je ne sais quelles préoccupations puériles de vols, de mauvais œil et de maléfices, c’est un soulagepment de revoir, au lieu des têtes basses, les belles atrtitudes arabes, au loieu des robves étriquées, les amples draperies nobles.

Puis, le canon tonne au quartier turc et c’est, ce soir, la salve annonciatrice de la lunbe nouvelle, la fin du ramadan. Et Jérusalem, pour un temps, va redevenir sarrasine dans la fête religieuse du baïram.

P.-S. Pierre Loti, Jérusalem, Petite Bibliothèque Payot/Voyageurs, 2008, 7,50 €

et www.mediterraneco.com, rubrique Tourisme


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