L’Observatoire des religions
Le sport comme religion (2)

Corps glorieux

dimanche 11 mai 2008 par Philippe Simonnot

Il reste douteux que l’on puisse gouverner une société comme on croyait régenter un lycée ou un collège, au 19e siècle, même s’il était démontré que, dans ces lieux de dressage social, le sexe fut vraiment sublimé par le sport. Si l’on veut que la religion sportive régule le sexe, elle doit le faire à un autre niveau que celui de l’épuisement , réel, anticipé ou fantasmé, de l’équipement hormonal. [...]
Cependant, il manquait à la religion olympique quelque chose d’aussi fort que le dogme de la Résurrection des morts qui est à la base du christianisme. Mais la Rome papale, comme la Rome tout court, ne s’est pas faite en un jour. Aussi fallait-il s’attendre que l’ olympique papauté ne découvrît pas d’un seul coup toutes ses ressources « théologales ». [...]
Impuissante à restaurer l’ hellénisme dans son innocence originelle, la papauté olympique singe le Vatican , ses pompes et ses dogmes. Et reprend à son compte le dogme des corps glorieux. Mais, c’est au-delà du temps que les corps glorieux des chrétiens triompent de la corruption. Ici-bas, le sexe et donc la mort, la mort et donc le sexe, gouvernent les habitants de la Vallée des Larmes. [...]
Dans la cité olympique, déni du sexe et déni de la mort. L’un ne va pas sans l’autre. L’espace média- sportif pourrait bien être la projection exacte de notre époque faussement érotique, d’où la mort a disparu. [...]
La religion sportive nous permet de nommer la maladie de notre temps par un mot très simple : c’est du délire. Le delirium olympique , nouvel opium du peuple , est en harmonie avec l’hallucination opérée quotidiennement par les médias. [...]
L’ olympisme , c’est le heideggerianisme du vulgaire. Heidegger, c’est le Coubertin des maîtres penseurs.
La religion doit réguler le sexe, car le sexe est dangereux . Même dans l’acte conjugal, les Pères de l’Eglise recommandaient au mari de ne pas trop prendre de plaisir avec sa femme , ni de trop lui en donner. « Rien n’est plus immonde que d’aimer sa femme comme une maîtresse », rappelait saint Jérôme [1].
Mais s’il n’y a plus de religion, par quoi remplacer le contrôle qu’elle exerce sur le sexe ? Au 19e siècle, l’ économie industrielle a fait du corps de l’ouvrier une machine : machine de chair parmi les machine-outils et obéissant aux même lois du rendement, machine- femme, machine sans sexe , fonctionnant dans un univers en quelque sorte angélique, où le bleu de chauffe efface, annule la différence sexuelle. Cela n’empêchait pas la « bête humaine » de se manifester de temps à autre. Quel système est sans faille ? Mais, en gros, on pouvait espérer que le prolétaire serait trop épuisé et disposerait de trop peu de loisirs pour penser à la chose. Bref, à la fin du 19e siècle , la toute nouvelle religion de Coubertin pouvait encore être considérée par les moins lucides des « chiens de garde » comme un verrou supplémentaire dans le dispositif de sécurité.
Aujourd’hui , le prolétariat n’est plus ce qu’il était. Grâce à la pilule, il ne prolifère même plus. Ses congés sont payés. Ses horaires de travail se réduisent inexorablement. Et la révolution industrielle a débouché sur la dite "révolution sexuelle ». Heureusement, le Sida est arrivé pour calmer ce jeu d’enfer. Mais quand on aura trouvé le bon vaccin... ? Aussi la question retrouve-t-elle une vigueur renouvelée : le sport peut-il servir d’ « apaiseur » des passions humaines, et particulièrement de la passion sexuelle, comme l’avait promis Coubertin au début du 20e siècle ? Promesse reprise par un certain Adolf Hitler, écrivant dans Mein Kampf : « Le jeune homme que le sport et la gymnastique ont rendu dur comme fer subit moins que l’individu casanier, exclusivement repu de nourriture intellectuelle, le besoin de satisfactions sexuelles ».
La question du rapport entre sport et sexe n’est certes pas nouvelle. Même dans la Grèce antique, vierge de toute influence judaïque, la performance olympique pouvait apparaître comme contraire à la performance sexuelle. Platon se réfère à cette antinomie quand il écrit : « On sait ce qu’on rapporte d’Iccos de Tarente et de sa motivation pour els Jeux Olympiques et autres [...] . Il n’approcha jamais aucune femme, dit-on, ni d’ailleurs aucun garçon. Et on raconte la même chose de Crison, Astylos, Diopompe [autres champions célèbres de l’époque] » [2] . « On sait », « dit-on » .. Il ne s’agit pour le philosophe grec que de rumeurs. Qu’en est-il en réalité ? Grâce à la « sexologie », serions-nous mieux armés que Platon pour répondre scientifiquement à la question ?
Ce texte est la conclusion de de Homo Sportivus, Sport, Capitalisme et religion, Gallimard, 1988.

[1] Contre Jovinien, 1, 49.

[2] (Lois, 840, a)


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