L’Observatoire des religions
Le sport comme religion (1)

Voyage à Olympic City

mardi 6 mai 2008 par Philippe Simonnot

L’ambiance est déjà très olympique, comme s’il s’agissait d’une répétition générale, six mois avant la grande fête de septembre 1988, ces 32e Jeux Olympiques accueillis par la capitale sud-coréenne. Consciencieusement, toutes les annonces sont faites en coréen, en anglais et en français, ces deux dernières langues, incompréhensibles pour la plupart des spectateurs, utilisées en tant qu’idiomes officidels de la Charte olympique. Un peu partout, les cinq anneaux olympiques sont déjà accrochés. Venus des quatre coins de la planète, des entraîneurs bedonnants, tempes argentées et sourires d’apparatchiks, se font filmer [...] Tel un pélerin pénétrant, après une longue errance, dans le saint des saints de son Dieu, je suis ému. Pourtant, je ne suis pas un adepte de la religion sportive. Mais à force d’en étudier les dogmes et les rites, mon agnosticisme a été ébranlé. Autant l’avouer, en ce printemps 1988, je ne fus pas indifférent à l’odeur de sainteté qui, déjà émanait de la future capital olympique, temple éphémère d’un culte planétaire.
Au terme de cette recherche, j’allais donc en découvrir la mise en scène dans la capitale olympique elle- même. Séoul, mégapole du 21e siècle. Les dix millions d’habitants de la capitale coréenne vivent au large, dans leurs habits de ciment et de béton. Multipliez la Défense parisienne par trente ou quarante ; dispersez-la sur une trentaine de kilomètres le long d’un fleuve , le Hang-gang, large comme cinq fois la Seine ; installez la colline de Montmartre sur la place de la Concorde, et vous aurez peut-être une idée du gigantisme de cet espace que l’on n’ose plus dire urbain. A aucun moment, en dépit d’embouteillages parfois inextricables, Séoul ne donne l’impression d’être surpeuplée, comme tant d’autres capitales tout aussi monstrueuses. Fonctionnant à plein rendement, cette ville-machine s’apprête à ingérer l’énorme festin olympique : au moins 100 000 visiteurs venus de l’étranger, auxquels il faut ajouter les quelque 100 000 policiers chargés de veiller à leur sécurité. Dans sa marche en avant, elle a déjà rattrappé, entouré et intégré les « sites olympiques », pourtant flambant neufs : la robe bitume d’ Olympic City est ans couture.
Après avoir passé quelques barrages électroniques, accédant enfin au grand stade de 70 000 places enserré dans sa giganteque nacelle de béton, je suis intimidé comme un barbare visitant un temple hellène. Ici même parviendra la flamme sacrée. Allumée aux rayons du soleil grec, sur le site d’Olympie, transportée par avion via Bahrein et Bangkok, elle aura été débarquée à l’île corénne de Cheju. Ensuite, la torche olympique – inaugurée, faut-il le rappeler, par Hitler pour les J. O. de Berlin, en 1936 – aura été promenée en zig-zag pendant vingt-deux jours et vingt-deux nuits à travers la péninsule, avant de déboucher sous le porche géant où je m’aventure, croyant entendre l’immense clameur de la foule.
« Le Baron de Couberttin viendra-t-il à Séoul pour l’inauguration des Jeux ?, a demandé une secrétaire – coréenne – de l’ambassade de France. Abusée par l’abondante documentation fournie par le Quai d’Orsay, cette charmante personne croyait que le fondateur du sport moderne était encore vivant. Les animateurs du Comité organisateur des Jeux Olympiques de Séoul ont en tête des repères chronologiques moins impércis. Et si l’on croit les embarrasser en leur posant des « colles » sur l’origine de l’ olympisme , c’est bien à tort : ils possèdent leur Coubertin sur le bout des doigts. Comment, par-delà le temps et l’espace, tout le peplum inventé, à la fin du 19e siècle, par un aristocrate français peut-il être aussi parfaitement transposé d’un bout du monde à l’autre, en cette fin du 20e siècle ? Telle était l’une des questions qui excitait ma curiosité en arrivant à Séoul. La réponse ne fut pas tout à fait celle que j’attendais.
Ce texte est extrait de l’Introduction de Homo Sportivus, Sport, Capitalisme et religion, Gallimard, 1988.

Accueil du site | Contact | Plan du site | En résumé | Espace privé | Statistiques | visites : 274675