L’Observatoire des religions
Le sport comme religion (1)

Voyage à Olympic City

mardi 6 mai 2008 par Philippe Simonnot

L’ambiance est déjà très olympique, comme s’il s’agissait d’une répétition générale, six mois avant la grande fête de septembre 1988, ces 32e Jeux Olympiques accueillis par la capitale sud-coréenne. Consciencieusement, toutes les annonces sont faites en coréen, en anglais et en français, ces deux dernières langues, incompréhensibles pour la plupart des spectateurs, utilisées en tant qu’idiomes officidels de la Charte olympique. Un peu partout, les cinq anneaux olympiques sont déjà accrochés. Venus des quatre coins de la planète, des entraîneurs bedonnants, tempes argentées et sourires d’apparatchiks, se font filmer [...] Tel un pélerin pénétrant, après une longue errance, dans le saint des saints de son Dieu, je suis ému. Pourtant, je ne suis pas un adepte de la religion sportive. Mais à force d’en étudier les dogmes et les rites, mon agnosticisme a été ébranlé. Autant l’avouer, en ce printemps 1988, je ne fus pas indifférent à l’odeur de sainteté qui, déjà émanait de la future capital olympique, temple éphémère d’un culte planétaire.
Homo Sportivus, c’est le sport au secours de l’ économie, révélant son essence ludique et gratuite, qui échappe aux mesures de la statistique économétrique, qui oblige à déceler l’anti-économie au sein de l’économie, à considérer le profit comme un sport, l’un des plus risqués et des plus exaltants. Car ce ne sont pas les comptables qui font marcher les machines. Ceux-là sont des soutiers, alors que le gouvernail est aux mains des aventuriers de la plus-value , des recordmen du profit, des champions de la spéculation, des « golden boys » de la Bourse, aussi jeunes, aussi beaux, aussi bronzés que les héros du stade. Autrement dit : le stade comme mentor de l’économie...
Cependant, en délogeant l’économpie de la tour d’ivoire rationnelle où les économistes tendent à l’ enfermer, Homo Sportivus ébranle tout le rapport entre l’argent et la société. Car son projet est global. Ce n’est certes pas un hasard si, de son propre aveu, le Baron de Coubertin, fondateur du néo-olympisme, a voulu fonder une nouvelle religion, ses épigones instituant une sorte de papauté avec ses dogmes et le monnayage de ses indulgences. Sur la pierre fondatrice de cette étrange église, était inscrit le retour de l’ héllénisme après la fermeture de la « parenthèse » judéo-chrétienne, les dieux de la Nouvelle Olympe venant danser sur le cadavre du Dieu mort. Dans cet univers où non plus le verbe mais l’ argent se fait chair, le sexe lui même n’est-il pas pris en compte ? Projet total donc – tellement complet, en vérité, qu’il pourra s’adapter à un capitalisme d’Etat du camp socialiste, avec une grande facilité, la restauration hellénique s’intégrant dans l’architecture de l’Avenir radieux.
Ce texte est extrait de l’Introduction de Homo Sportivus, Sport, Capitalisme et religion, Gallimard, 1988.

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