L’Observatoire des religions
Un extrait du "Tocqueville" de Lucien Jaume

L’"Imitation de Jésus-Christ" est inutile et même dangereuse, et souverainement immorale

jeudi 14 février 2008

Tocqueville n’est ni dévot ni militant, remarque Lucien Jaume dans la (remarquable) biographie qu’il publie chez Fayard [1] . Il n’entend pas prôner publiquement un dogme religieux, bien que [...] il soit pour la réprobation, publiquement exprimée, du matérialisme. Pour ceux qui, aux Etats-Unis ou ailleurs, voudraient aujourd’hui utiliser Tocqueville aux fins d’une reconquête religieuse, une belle lettre à Kergolay [2] remet les pendules à l’heure. Tocqueville explique que, du point de vue du civisme, l’"Imitation de Jésus-Christ" est inutile, et même dangereuse.
" J’ai toujours cru [écrit Tocqueville] qu’il y avait du danger même dans les passions les meilleures quand elles devenaient ardentes et exclusives. Je n’excepte pas la passion religieuse ; je la mettrais même en tête, parce que, poussée à un certain point, elle fait pour ainsi dire et plus qu’une autre disparaître tout ce qui n’est pas elle et crée les citoyens les plus inutiles ou les plus dangereux au nom de la morale et du devoir. Je te confesse que j’ai toujours (in petto) considéré un livre comme l’ Imitation de Jésus-Christ par exemple , quand on le considère autrement que comme un enseignement destiné à la vie claustrale, comme souverainement immoral. "
Il y a, sans aucun doute, commente Jaume, une morale publique, civique, qu’il ne faut pas confondre avec la moralité religieuse : le christianisme a distingué la puissance spirituelle de la puissance temporelle et Tocqueville considère que cet acquis ne doit pas être remis en question. La question de l’honnête est la question de la civilité, c’est-à-dire à la fois du civisme et des valeurs qui ordonnent la vie sociale ; si le christianisme accompagne et renforce l’honnête, il ne le remplace pas. Le terme apparaît dans la suite de la lettre : " Il n’est pas sain [souligné par l’auteur] de se détacher de la terre, de ses intérêts, de ses affaires, de ses plaisirs, quand ils sont honnêtes, au point que l’auteur [de l’Imitation] l’enseigne, et que ceux qui vivent de la lecture d’un semblable livre ne peuvent manquer de perdre tout ce qui fait les vertus publiques en acquérant certaines vertus privées. Une certaine préoccupation des vérités religieuses n’allant pas jusqu’à l’absorption de la pensée dans l’autre monde, m’a donc toujours paru l’état le plus conforme à la morale humaine sous toutes ses formes ".
Tocqueville écrit ces lignes en 1857, remarque Jaume, époque de fin de sa vie, ce qui indique d’autant plus l’importance qu’il attachait à une vision de l’existence qui ne crée pas de citoyens « inutiles » ou « dangereux » (p. 257-258)

[1] Tocqueville, par Lucien Jaume, Fayard, 473 p., 28 e

[2] Louis de Kergolay, cousin, confident et parfois collaborateur de Tocqueville


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