L’Observatoire des religions
Revanche du marché

Les coûts cachés de la lutte contre la corruption

lundi 4 février 2008

Le moins que l’on puisse dire est que la corruption a mauvaise presse et que le lieu commun le plus répandu est qu’elle nuit au développement économique. L’enseignement économique rejoindrait ici la morale – pour une fois ! Pas de bonne économie sans corruption, et donc pas de bonne économie sans morale. L’économiste qui soutiendrait que l’économie n’a rien à voir avec l’éthique serait donc voué au pilori, puisqu’il oeuvrerait à la fois contre le développement économique et contre la morale. Il semble qu’il y a beaucoup de tartufferies dans ce discours. Et quitte à encourir les foudres de la désapprobation des bons apôtres et des prêcheurs, on voudrait montrer ici que l’économiste devrait en tout cas montrer les limites de la lutte contre la corruption, voire même faire l’éloge de la corruption [1] dans certain cas.
De son côté, la lutte contre la corruption doit elle aussi s’inspirer de la rationalité économique si elle vise à ce que les coûts pour le corrupteur ou le corrompu soient supérieurs aux bénéfices qu’ils attendent de leurs agissements. C’est une balance qui doit être prise en compte avec d’autant plus de soin que la lutte contre la corruption a elle-même un coût. Et il faut donc prendre garde à ce que le coût souvent caché ou nié des actions anti-corruption ne dépasse pas le profit que l’on peut en attendre. Voyons les éléments de ce coût.
Notons d’abord qu’il est nécessaire de se placer ici dans le registre de la raison d’Etat. Machiavel, qui est le premier théoricien occidental de cette raggione di stato, se situe au-delà du bien et du mal. Le Prince « ne doit pas craindre d’encourir quelque blâme pour les vices utiles au maintien de ses Etats » [2] . Et parmi ces « vices utiles », il comprenait l’avarice, la cruauté, l’infidélité. Encore qu’il soit préférable que le Prince donne l’apparence de la vertu s’il veut conserver l’ « affection que le peuple porte naturellement à ceux qui le gouvernent » [3] . Bref, le peuple attend du Chef de l’Etat une apparence vertueuse, pas plus.
Maintenant, jouons, un instant, l’avocat du Bon Dieu, et supposons qu’étant à la tête de l’Etat, nous cherchions à minimiser la corruption dans le pays. Que cet objectif surpasse tous les autres. Comment allons-nous sélectionner les ministres ? Il ne suffit pas de prendre ceux dans lesquels notre confiance est la plus grande.
Si vraiment notre objectif premier est de tout faire pour réduire la corruption - et l’on pourrait admettre un tel objectif, au vu de l’état dans lequel se trouve la France - nous allons sélectionner les ministres non seulement à partir de la confiance que l’on peut leur faire, mais aussi de leurs scrupules à respecter les lois, toutes leurs autres qualités étant considérées comme secondaires comparées à celles-là. Les ministres devraient en faire autant pour leurs propres fonctionnaires. Les directeurs de chaque ministère seraient désignés en fonction de leurs qualités morales. Et ils en feraient de même pour leurs subordonnés. De proche en proche toute la fonction publique serait épurée. Et en effet, se dira-t-on, pourquoi ne pas distinguer les honnêtes gens des canailles ?
A supposez que nous puissions le faire, c’est-à-dire que nous soyons capables de faire pareille distinction, cela ne suffirait pas, car le plus honnête homme ou femme, une fois en place, peut se laisser corrompre. Il faudrait donc aussi prévoir toute une série de récompenses à un niveau suffisamment élevé pour inciter les fonctionnaires à rester dans le droit chemin, et toute une série de punitions suffisamment lourdes pour qu’ils ne s’en écartent pas. C’est dire que notre système de primes et de pénalités devra être construit d’abord sur des critères moraux.
Et cela ne suffirait pas. Car, il faudra encore - et c’est le plus difficile - que les buts que nous poursuivons, c’est-à-dire les intérêts du peuple, soient pleinement expliqués aux fonctionnaires, que les ces derniers ne disposent pas de plus de liberté qu’il n’en faut pour accomplir leurs tâches, que les règles que nous établirons soient parfaitement définies, qu’elles ne souffrent d’aucune ambiguïté ni dans leur contenu ni dans leur application. Si le devoir d’un des agents requiert de lui qu’il poursuive des objectifs qui s’excluent mutuellement – ce qui arrive fréquemment (comme d’arbitrer entre telle ou telle demande de logement subventionné, par exemple), si dans l’action, il se trouve placé devant des dilemmes, il devra à chaque fois s’en remettre à son supérieur pour les résoudre, et ainsi de suite on remontera toute la chaîne de commandement jusqu’au sommet de l’Etat ! En outre, les fonctionnaires devront être surveillés et contrôlés par d’autres fonctionnaires qui seront recrutés selon les critères moraux définis plus haut et qui devront eux-mêmes être surveillés et contrôlés. Et ainsi de suite.

[1] Au moment de mettre en ligne, nous découvrons le beau livre de la psychanalyste française Marie-Laure Susini, « Eloge de la corruption » (Fayard, 2008)

[2] Nicolas Machiavel, Le Prince, Editions Granier Frères, Paris, p. 118

[3] Machiavel, op. cit. p. 165.


Accueil du site | Contact | Plan du site | En résumé | Espace privé | Statistiques | visites : 274675