L’Observatoire des religions

Fondement biblique du libertarianisme

dimanche 3 juin 2007

Extraits du prochain livre de Philippe Simonnot

Ici, il nous faut revenir sur la manière assez particulière dont la monarchie juive a été instituée, sujet que nous avons pu seulement évoquer en pointillé

On trouve dans la Bible deux récits parallèles à ce sujet – parallèles et contradictoires : d’une part l’initiative de l’instauration du régime monarchique vient de Dieu, et le beau jeune homme qu’est Saül est oint par le prophète Samuel, on le sait. Ensuite viendra David dépositaire de la promesse inconditionnelle de Yahvé.

D’autre part, l’initiative vient du peuple et elle est fort mal vue par Yahvé, qui dit au prophète Samuel : « Ecoute la voix du peuple et tout ce qu’ils diront, car ce n’est pas toi qu’ils rejettent, mais c’est moi qu’ils rejettent, ne voulant plus que je règne sur eux [...] mais tu les avertiras solennellement et tu leur apprendras le droit du roi qui va régner sur eux » (1 Sam 8, 7-10). Samuel répète alors au peuple tout ce que Yahvé lui a demandé de lui dire. Et cela donne ce discours :

« Tel sera le droit du roi qui va régner sur vous. Il prendra vos fils et les affectera à ses chars et à sa cavalerie et ils courront devant son char.

« Il les établira chefs de mille et chefs de cinquante : il leur fera labourer son labour, moissonner sa moisson, fabriquer ses armes de guerre et les harnais ses chars. Il prendra vos filles comme parfumeuses, cuisinières et boulangères. Il prendra vos champs, vos vignes et vos oliviers, et les donnera à ses serviteurs. Sur vos semences et vos vignes, il prélèvera la dîme et la donnera à ses eunuques et à ses serviteurs. Les meilleurs de vos serviteurs, de vos servantes et de vos jeunes gens, il les prendra et les fera travailler pour lui. Il prélèvera la dîme sur vos troupeaux. Vous-mêmes deviendrez ses serviteurs. Ce jour-là vous crierez à cause du roi que vous vous serez choisi, mais Yahvé ne vous répondra pas ce jour-là ! » (Sam 8, 10-19).

Peut-être les libertariens d’aujourd’hui pourraient-ils trouver dans ces versets bibliques une sorte de texte fondateur, tant le portrait qui est fait ici de l’autorité étatique est conforme à leur philosophie politique1. Ils pourraient même trouver consolation à être si peu écoutés de leurs contemporains. Même le peuple élu, qui a été libéré d’Egypte par Yahvé et qui a derrière lui une longue tradition de liberté, voire d’anarchie au sens noble du terme, ayant été gouverné jusqu’alors par des Juges, même ce peuple d’élite refuse d’écouter la voix de Samuel, et dit :« Non ! Nous aurons un roi et nous serons, nous aussi, comme toutes les nations : notre roi nous jugera, il sortira à notre tête et combattra nos combats. »

Samuel répercute ces paroles à l’oreille de Yahvé, lequel s’incline devant la volonté populaire ! « Ecoute leur voix et fais régner sur eux un roi ». (1 Sam 8, 19-23).

La résistance du prophète au changement de régime se comprend. Au moment de l’instauration de la monarchie, les Israélites sont gouvernés par des « Juges ». A vrai dire, on ne sait pas grand-chose sur cette période où les Israélites devaient lutter à la fois contre les Cananéens et les ennemis extérieurs au pays, alors même que, répétons-le, « chacun faisait ce qui lui plaisait » (Juges, 17, 6). On suppute un pouvoir délocalisé au niveau des différentes tribus. Mais encore une fois, le modèle libertarien s’impose à un lecteur du 21e siècle, si ces Juges sont bien des arbitres proches du peuple, chargés de faire respecter la liberté et les droits de chacun.

Toutefois, la voix des « grenouilles qui demandent un roi » (pour reprendre l’expression du poète français dans sa célèbre fable2) n’est pas sans argument. Comment ne pas avoir un monarque quand toutes les autres nations voisines en sont pourvues ? Autrement dit, comment ne pas s’armer quand tout le monde est armé ? Un argument que l’on entend encore aujourd’hui pour justifier le maintien des Etats. Mais la tendance libertaire reprendra le dessus de temps à autres, nous le verrons, et notamment dans la littérature rabbinique où les collecteurs de taxes seront assimilés purement et simplement à des voleurs3 (on trouvera la même idée exprimée apr Saint Augustin…)

Souvent, c’est dans ce contexte que beaucoup de biblistes placent l’instauration de la monarchie israélite : au tournant du deuxième millénaire, elle serait contemporaine de l’apparition d’ « Etats nationaux » : Edom, Moab, Aram, Ammon. Cette évolution aurait été précipitée par la menace qu’auraient fait peser sur Canaan les Philistins, ces nouveaux envahisseurs venus de la mer4.

Pour ce qui concerne Israël, le choix d’un roi est clairement lié au rejet de Dieu. Ce qui apparaît déjà à l’époque des Juges. Ainsi le juge Gédéon à qui les Israélites demandent d’être leur roi, leur répond immédiatement : « Ce n’est pas moi qui sera votre souverain, pas plus que mon fils, Yahvé sera votre souverain » (Jg 8, 23). Et cela est redit encore en Sam 10, 17 : « Moi, j’ai fait monter Israël d’Egypte et vous ai délivrés de tous les royaumes qui vous opprimaient. Mais vous, aujourd’hui, vous avez rejeté votre Dieu, celui qui vous sauvait de tous vos maux et de toutes vos angoisses, et vous lui avez dit : ‘Tu établiras un roi sur nous’ ». Cette espèce de libertarianisme avant la lettre ne distingue pas entre pouvoirs étrangers et pouvoirs nationaux, puisqu’ils exerceraient le même type d’oppression. A comparer avec la légèreté du joug exercé par Samuel : « de qui ai-je pris le bœuf et de qui ai-je pris l’âne ? Qui ai-je exploité ? Qui ai-je écrasé ? » (Sam 12, 3).

« On peut dire, commente l’éminent bibliste Roland de Vaux, qu’il n’y a jamais eu de conception israélite de l’Etat [...] Avec une facilité remarquable, la communauté post-exilique revient au genre de vie pré monarchique, ce qui laisse supposer une continuité des institutions au niveau du clan et de la cité. Cette vie municipale est aussi le seul aspect de la vie publique que considèrent les textes législatifs. Il y a bien la « loi du Roi » (Deutéronome 14-20) et le « droit du roi » (1 Sam 8, 11-18), mais qui ne ressemblent en rien à des chartes politiques. Ces textes acceptent le fait de la royauté [...] c’est tout [...] Israël est le peuple de Yahvé et n’a pas d’autre maître que lui. Et c’est pourquoi Israël reste d’un bout à l’autre de son histoire une communauté religieuse [...] Les chefs humains restent subordonnés à Dieu et ils sont jugés à l’aune de leur fidélité à l’alliance indissoluble conclue entre Yahvé et son peuple. Dans une telle perspective, l’Etat, pratiquement la monarchie, apparaît comme un élément accessoire et, de fait, Israël s’en est passé pendant la plus grande partie de son histoire.5 »

1 Rappelons que les libertariens conçoivent la société sans Etat, ce dernier étant non seulement inutile mais nocif, son instauration se traduisant forcément par un recul des libertés et de la prospérité. C’est bien le tableau que nous donne ici la Bible.

2 La Fontaine s’est inspiré d’Esope et de Phèdre, mais aussi de la Bible.

3 Schürer Emil (1890, 2003), p. 75.

4 Vaux (1989a), p. 142.

5 Vaux (1989a), p. 153. On trouve toutefois dans le Deutéronome cette amodiation de la monarchie : « Lorsque tu seras arrivé en ce pays que Yahvé ton Dieu te donne [...], si tu te dis : »Je veux établir sur moi un roi, comme toutes les nations d’alentour », c’est un roi choisi par Yahvé ton Dieu que tu devras établir sur toi, c’est quelqu’un d’entre tes frères que tu établiras sur toi comme roi, tu ne pourras pas de tonner u roi étranger.

« Mais qu’il n’aille pas multiplier ses chevaux, et qu’il ne ramène pas le peuple en Egypte pour accroître sa cavalerie [...]. Qu’il ne multiplie pas le nombre de ses femmes. Qu’il ne multiplie pas à l’excès son argent et son or. Lorsqu’il montera sur le trône royal, il devra écrire sur un rouleau, pour son usage, une copie de cette Loi, sous la dictée des prêtres lévites. Elle ne le quittera pas ; il la lira tous les jours de sa vie, pour apprendre à craindre Yahvé son Dieu en gardant toutes ses paroles de cette Loi, ainsi que ces règles pour les mettre en pratique » (Deutéronome 17, 14-20). Bref on veut bien d’une monarchie mais à condition qu’elle soit ethnique, soumise au clergé interprète de la Loi, et donc privée de tout pouvoir législatif.


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