L’Observatoire des religions

Les moines bâtisseurs du droit anglo-saxon

Le médiéviste Alain Boureau parvient à dénouer le mystère des sources de la « common law ».

dimanche 7 octobre 2007

La common law, cette construction juridique exceptionnelle au coeur de l’identité anglaisei est la matrice du droit anglo-saxon. Elle est réputée être un phénomène exceptionnel, difficilement compréhensible par les juristes du continent européen, sinon par les Anglais eux-mêmes. Son histoire a longtemps végété à l’ombre de l’ouvrage de Pollock et Maitland, History of English Law (1895), dans lequel on enseignait que la common law était incapable de comprendre sa propre histoire !
Le médiéviste Alain Boureau entreprend d’éclaircir ce mystère, qui est celui de l’Angleterre elle-même. Car, c’est bien, en définitive, cette nation si proche, si lointaine, qu’il nous invite à découvrir au moment même où, entre le XIIe et le XIIIe siècle, elle est en train de se construire.
L’une des clefs de l’énigme se trouve chez les moines. La connaissance si précise que Boureau a du christianisme médiéval l’a mis sur la piste de la « renaissance juridique » qui caractérise cette époque. Mais qu’il a suivi avec des objectifs bien à lui. Dans la tradition des médiévistes français, de Marc Bloch à Georges Duby, le droit a été traité comme un produit culturel dérivé ; ce qu’on appelle le « droit féodal » n’aurait été qu’un habillage tardif de pratiques autonomes. Dès lors, la futilité essentielle du droit tiendrait à l’absence d’un Etat doté d’un monopole de la force publique. L’orientation de Boureau se démarque de ces habitudes de pensée. Pour lui - et tout au long de ce livre détonant, il en va donner des exemples précis, tirés d’une documentation d’une richesse stupéfiante -, le recours multiplié au droit s’adosse sur ce qu’il appelle joliment l’ « abstraction judiciaire », c’est-à-dire un accord généralisé pour formaliser les situations complexes et diverses qui donnent lieu à des conflits. Cette abstraction judiciaire serait contemporaine de l’abstraction monétaire, qui permet l’émergence d’une monnaie fiduciaire, et de l’abstraction scolastique, qui transforme les données et mystères de la foi en objets de science relevant de la théologie, de la philosophie et de la logique. Deux autres pistes qu’on aimerait suivre elles aussi.
Interviennent alors, selon Boureau, trois caractères spécifiques à l’Angleterre du temps. D’abord, la dépendance des monastères par rapport à la royauté, tenant au rôle propre joué par les monarques anglais dans la restauration d’un monachisme qui avait été presque totalement anéanti par les incursions païennes et la fragmentation politique, du milieu du VIIIe siècle à la fin du Xe siècle. Ensuite, la richesse foncière considérable des abbayes.
Alain Boureau "La Loi du royaume Les Moines, le droit et la construction de la nation anglaise (XIe-XIIIe siècles)". Belles Lettres, 2001. Saluons aussi la récente paution du même auteur chez le même éditeur : "L’Empire du livre. Pour une histoire du savoir scolastique (1200-1380)."

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