L’Observatoire des religions

La fécondation artificielle pourra assurer une fonction remplie autrefois par l’esclavage

mercredi 3 octobre 2007

Les économistes, jusqu’à maintenant, sont restés relativement silencieux dans le débat - pourtant essentiel - de la procréation artificielle, comme s’ils n’avaient rien à dire sur un sujet qui n’aurait certes pas manqué d’attirer l’attention des pères fondateurs de l’économie politique : Smith, Malthus, Ricardo.
L’économie de la procréation " naturelle " pose un problème d’asymétrie entre les sexes trop souvent méconnu, voire nié. La capacité de reproduction démographique d’une communauté dépend du nombre des femmes, et non du nombre des hommes, puisqu’un homme peut féconder plusieurs femmes. Toute référence gardée, cette asymétrie apparait dans la composition par sexe des troupeaux domestiques (où la nature est strictement soumise à l’économie) : les taureaux y ont toujours été beaucoup moins nombreux que les vaches, même avant l’invention de l’insémination artificielle.
C’est pourquoi la procréation humaine n’a jamais été naturelle. Pour corriger l’asymétrie imposée par la nature, l’homme a institué cet artefact qu’est le nom-du-père, même et parfois surtout quand il n’était pas assuré de sa paternité.
L’asymétrie de la reproduction a une autre conséquence : du point de vue de la procréation, la valeur marginale d’un homme est nulle puisque l’adjonction d’un homme supplémentaire n’ajoute rien à la capacité démographique de la communauté considérée. Par contre, pour la femme, cette valeur est toujours positive, ce qui la constitue en objet d’échange comme les anthropologues ont pu l’observer pratiquement dans toutes les sociétés primitives connues.
Toutefois, par rapport à la reproduction animale, la reproduction humaine a un inconvénient majeur _ largement compensé sur d’autres plans, il est vrai _ tenant de la prématurité du petit de l’homme qui, du point de vue économique, se prolonge jusqu’à l’âge de quinze ans environ. Cette prématurité entraine un coût d’entretien et d’éducation considérable qui oblige les adultes à dégager dans leur travail un surplus important. C’est pour réduire ce coût que l’esclavage a été pratiqué. D’abord sous une forme violente : le rapt, la razzia et même la guerre la plus sophistiquée étaient économiquement rentables lorsqu’ils permettaient, à partir des prisonniers, de " produire " des esclaves à des frais inférieurs à ceux de la production génésique. L’esclavage marchand avait la même rationalité tant que le prix d’achat était inférieur à l’élevage d’un être humain.
D’autre part, avec l’esclavage, l’homme a fait un pas de plus, cette fois un pas de géant, sur la voie de la sophistication de la procréation. En effet, il est désormais en mesure de moduler avec toute la précision souhaitable la composition par âge, par sexe et par race de la population. Il peut même s’offrir le luxe, si l’on ose dire, de " procréer " un hybride _ l’eunuque _ dont l’utilité, contrairement à ce que l’on croit, dépasse de beaucoup la surveillance des harems ou le plaisir des mélomanes. Dans toutes les sociétés esclavagistes, cet être hyper-artificiel avait une fonction politique de premier plan.
Aucune religion n’a osé mttre en cause l’esclavage autreois, de mm qu’aujourd’hui, aucune religion n’ose remettre en cause le salariat.
La sophistication permise par l’esclavage était si utile à la gestion de la procréation qu’aucune religion n’a osé la remettre en question. Même les plus humanistes ou réputées comme telles ont toléré ce commerce de la chair, y compris dans ses aspects qui nous paraissent les plus répugnants (les castrats). Ce n’est qu’au dix-neuvième siècle _ très récemment à l’échelle de l’histoire de l’humanité _ que l’esclavage a commencé à être interdit.
Même si l’on doit se féliciter de cette victoire des droits de l’homme sur la barbarie _ victoire qui n’a pas empêché la création au vingtième siècle d’immenses camps d’esclavage dans l’Allemagne de Hitler, la Russie de Staline, la Chine de Mao, _ on ne peut manquer cependant de s’interroger sur la manière dont les fonctions multiséculaires de l’esclavage sont maintenant remplies. Dès lors, ce qui saute aux yeux, c’est que la procréation artificielle telle que nous l’entendons aujourd’hui vient se loger exactement à cette place marquée par les maitres esclavagistes d’autrefois.
D’une mesure d’inspiration morale et contredisant les lois "naturelles" de l’économie, les disciples d’Adam Smith attendent ordinairement des effets "pervers", c’est-à-dire contraires aux bénéfices attendus. L’abolition de l’esclavage ne saurait échapper à cette règle. Par conséquent, la moderne procréation artificielle pourrait bien être une perversion de cette sorte, le capitalisme de la chair ayant trouvé par son truchement de nouvelles opportunités.
C’est dire qu’étant donnée la place qu’a occupée l’esclavage pendant des siècles dans l’économie mondiale, on n’a encore rien vu des possibilités offertes par les nouveaux artifices procréatifs. Dans cette perspective, certes fort angoissante, les contrôles d’ordre éthique ne peuvent malheureusement être que des combats d’arrière-garde. Non pas parce que l’on n’arrête pas le progrès _ expression qui n’a guère de sens, _ mais tout simplement parce que, depuis l’origine, l’artifice dans la procréation fait partie de la... nature humaine

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