L’Observatoire des religions

Le sabbat et la guerre

lundi 3 septembre 2007 par Philippe Simonnot

Le respect du sabbat est-il oui ou non compatible avec une « défense nationale » ?
Le problème militaire du sabbat pose la question des conditions de possibilité d’un Etat pour un peuple–prêtre comme le peuple juif de l’Antiquité, ou une cité-temple, telle Jérusalem avant 70, vivant de dîmes et de dons, c’est-à-dire de contributions volontaires.
Pompée lui-même ne réussit à conquérir Jérusalem que grâce au sabbat : « Cependant les Romains, avec de grands efforts, élevèrent jour par jour une terrasse d’approche, en abattant les forêts des environs. Quand elle fut suffisamment haute, et une fois le fossé, qui était extrêmement profond, comblé à grande peine, Pompée amena des machines et des engins de guerre, qu’il fit venir de Tyr, les dressa et battit les murs du Temple avec des balistes. Sans la tradition qui nous oblige [nous les juifs] au repos tous les sept jours, la terrasse n’aurait pu être élevée ; les assiégés s’y seraient opposés : mais si la loi permet de se défendre au cas où l’ennemi engagerait le combat et porterait des coups, elle l’interdit hors ces cas, quoi que fasse l’adversaire.
« Les Romains, qui le savaient bien, se gardèrent, les jours que nous appelons sabbat, de tirer sur les Juifs et d’en venir aux mains, se contentant d’apporter de la terre, d’élever des tours, d’avancer leurs machines, afin que tout fût prêt pour le lendemain. Et le fait suivant montrera à quel point nous poussons la piété envers Dieu et le respect de la loi : les juifs ne furent jamais détournés par les terreurs du siège de l’accomplissement des rites ; deux fois par jour, le matin et vers la neuvième heure, on les accomplissait sur l’autel, et quelles que fussent les difficultés provenant des attaques de l’ennemi, on n’interrompit jamais les sacrifices. Bien plus, quand la ville fut prise le troisième mois [du siège], le jour du jeûne, en la cent soixante-dix-neuvième Olympiade, sous le consulat de Calus Antonius et de Marcus Tullius Cicéron, quand les ennemis envahirent le Temple et égorgèrent ceux qui s’y trouvaient, ceux qui offraient des sacrifices n’en continuèrent pas moins les cérémonies, sans que la crainte pour leur vie ni les massacres qui se multipliaient autour d’eux pussent les décider à s’enfuir : mieux valait, pensaient-ils, s’ils devaient subir un sort funeste, l’attendre à l’autel, que de transgresser quelque précepte de la loi. Et la preuve que ce n’est pas la une légende destinée à exalter une piété imaginaire, mais bien la vérité, se trouve dans les livres de tous ceux qui ont écrit l’histoire de Pompée, entre autres Strabon, Nicolas de Damas et, de plus, Tite-Live, auteur de l’histoire romaine. » [1]
Où l’on voit que Pompée connaît toutes les subtilités de la casuistique juive au sujet du sabbat : la défense armée n’est autorisée qu’au cas où l’ennemi engage le combat et porte des coups, non dans les autres cas, par exemple lorsqu’il construit des remblais et des tours de combat…
Cette version est confirmée, avec quelques nuances, dans la Guerre des Juifs :
« Pompée, au nord de la ville, s’employait à combler le fossé et le ravin jusqu’au bord avec les matériaux apportés par la troupe. Ce travail de comblement était difficile du fait de l’immense profondeur et aussi parce que les juifs, du haut des remparts, gênaient les Romains de toutes les manières possibles. Et leurs épreuves se seraient prolongées indéfiniment si Pompée, guettant l’occasion du sabbat, pendant lequel les juifs, par religion, s’abstiennent de tout travail, n’avait pas fini de combler le ravin en interdisant à ses soldats toute action guerrière : car, pendant le sabbat, les juifs ne se battent que s’ils sont attaqués. Le ravin une fois comblé, il fit dresser des tours élevées sur le remblai, avancer les machines de guerre amenées de Tyr, et essaya leur effet sur le rempart [...].
« Pendant que les Romains enduraient toutes ces épreuves, Pompée admirait le courage des juifs, et en particulier ce fait qu’ils ne sautaient aucune des cérémonies du culte, alors même qu’ils étaient enveloppés d’une grêle de projectiles : comme si en effet une paix profonde régnait sur la ville, les sacrifices quotidiens, les purifications et tout le service divin étaient finalement célébrés en l’honneur de Dieu. Et ils ne renoncèrent même pas aux rites quotidiens du culte au moment de la prise du Temple, alors qu’ils étaient massacrés autour de l’autel » [2].
Pompée n’a eu que le mérite de bien connaître la Loi de Moïse, reformulée par Mattathias (« pendant le sabbat, les juifs ne se battent que s’ils sont attaqués »). Du reste, les juifs sont gênés dans leur défense contre l’envahisseur, non seulement par l’observation stricte du sabbat, mais aussi par leur piété continuelle et leur culte quotidien. A n’en pas douter, Flavius Josèphe cherche à montrer ici que la conquête de Jérusalem doit beaucoup à la faiblesse stratégique qu’impose la religion aux juifs et à leur héroïsme à en subir les conséquences. A investir la cité-temple, à vaincre le peuple-prêtre, le Grand Pompée n’a pu tirer qu’une vaine gloire !
Ces pages sont extraites du prochain livre de Philippe Simonnot sur l’économie du monothéisme. A paraître chez Denoël. Les commentaires sont d’autant plus attendus que des corrections sont encore possibles.

[1] Antiquités juives, 14, 8.

[2] Guerre des Juifs, 1, 145-149.


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