L’Observatoire des religions
Terrorisme d’hier et d’aujourd’hui

Terreur et religion

Deux rois de France, Henri III et Henri IV, ont été assassinés « religieusement ».

samedi 21 juillet 2007

Remontant à l’Antiquité, Mario Turchetti interroge les discours sur la tyrannie

Peut-on empêcher un gouvernement de devenir tyrannique ? Et a-t-on le droit de tuer le tyran - ou le dictateur, qui l’a supplanté dans le vocabulaire contemporain ? De la première réponse dépend souvent la seconde. C’est ce fil conducteur que suit avec une patience remarquable Mario Turchetti sur un millier de pages et plus de 2 500 ans.

L’actualité d’une telle réflexion n’est pas à démontrer.

On a tout de suite distingué le roi du tyran. Et la définition que donne Jacques Ier Stuart dans son premier discours devant le Parlement le 19 mars 1603 n’est pas essentiellement différente de celle que l’on appliquait à Hipparque, dont l’assassinat (514 avant J.-C.) a été le tyrannicide le plus célèbre de la Grèce ancienne. « Le Tyran orgueilleux et ambitieux croit que son royaume et son peuple sont destinés uniquement à satisfaire ses désirs et ses appétits déraisonnables ; au contraire, le Roi légitime et juste reconnaît qu’il a été établi pour procurer à son peuple la richesse et la prospérité. »

Mais cette définition pose plus de problèmes qu’elle n’en résout. On s’est d’abord avisé que la monarchie n’est pas la seule forme de régime qui puisse se « corrompre » en tyrannie : oligarchie et démocratie connaissent aussi la même forme de dégénérescence. Ensuite, qui va décréter que tel gouvernant est devenu tyrannique et a-t-on le droit pour autant de lui désobéir ? de l’occire ? L’assassinat de César est évidemment au centre d’une controverse qui traverse les siècles. On sait les hésitations de Cicéron, témoin demi consentant du meurtre, quand la condamnation de Sénèque est sans appel, lui qui pense que Brutus s’est grandement trompé en pensant qu’il n’y avait qu’une seule forme de gouvernement, la république, pour préserver la liberté et la justice dans l’Etat.

La question divisera profondément et longtemps les disciples du Christ, quelle que soit leur obédience. Pour les uns, se fondant sur l’épître de Paul aux Romains ( « Il n’y a d’autorité que par Dieu et celles qui existent sont établies par lui », 13, 1), il faut toujours obéir aux tyrans. Luther, par exemple, ira jusqu’à qualifier le tyrannicide de pratique digne des païens. « Si on approuve que les tyrans soient assassinés ou expulsés, cela se propagera bien vite et il en découlera une situation arbitraire générale. » A l’opposé, tout un courant de pensée tiendra que le pape a le droit d’excommunier le souverain, qu’ainsi fustigé ce dernier pourrait être tué en toute légitimité. Le vicaire du Christ disposait ainsi d’une sorte de fatwa aux conséquences meurtrières. Ainsi, deux rois de France, Henri III et Henri IV, ont été assassinés « religieusement ».

Le jésuite espagnol Francisco Suarez ne soutenait-il pas, à la même époque, que le monarque, une fois déposé, pouvait être tué comme un particulier ?

Saint-Just, quant à lui, ne s’embarrasse pas de telles considérations quand il s’agit de juger Louis XVI. Pour le conventionnel, il y a une identité absolue entre un roi et un tyran. La royauté est en soi « un crime éternel ». On connaît la suite. L’exécution du roi « saisit d’un frisson d’horreur l’âme imprégnée des idées du droit de l’humanité, s’exclame Kant. Cela ressemble à un crime qui subsistera éternellement et ne sera jamais effacé ».

Aujourd’hui, le terrorisme pourrait bien être la version « moderne », « démocratique », du tyrannicide - des expressions utilisées par François Furet dès 1985. Selon Norberto Bobbio, les terroristes ne se demandent pas si leur action est juste et constitue un droit, mais si elle est conforme au but qu’ils se sont assigné. Ces remarques du politologue italien sont-elles encore d’actualité ? Dans les nouveaux crimes qui ne seront jamais effacés, le « droit religieux » n’est-il pas de retour ?

Tyrannie et tyrannicide de l’Antiquité à nos jours (Broché) de Mario Turchetti, PUF, 2002

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