L’Observatoire des religions

Gracchus, à l’origine de l’Etat-Providence

vendredi 20 juillet 2007

Pour y voir clair dans l’économie agraire de l’Antiquité, il faut distinguer soigneusement la famine de la disette. La famine est une pénurie aiguë des denrées alimentaires vitales au cours de laquelle la faim aboutit à l’inanition et à une nette augmentation du taux de mortalité. La disette est une réduction transitoire de la quantité des aliments disponibles. Les disettes ne sont pas toujours graves. La famine est une catastrophe.

Pour Peter Garnsey, les famines étaient rares dans l’Antiquité. De 600 avant Jésus-Christ à l’an 500 de notre ère, ce professeur d’histoire ancienne à Cambridge (Royaume-Uni) en compte à peine une demi-douzaine, dues pour la plupart à la guerre, et non à l’inclémence de la nature. Par contre, la disette était endémique autour du bassin de la Méditerranée, parce que l’équilibre entre population et ressources restait précaire. En mettant en cause beaucoup d’idées reçues sur la question, Peter Garnsey nous introduit à une sorte de géopolitique de la subsistance dans un livre passionnant, traduit en français huit ans seulement après sa parution un record qu’il convient de saluer.

Le livre est riche, et l’on essaiera seulement d’en résumer ici l’essentiel, qui pourrait bien être la manière opposée dont les Romains et les Grecs ont géré la pénurie.

L’aboutissement en est Caius Gracchus, créateur d’un Etat-Providence avant la lettre

Le système était si bien enkysté dans les moeurs romaines qu’il survécut à la République qu’il avait contribué à faire périr. Les empereurs allèrent jusqu’à des distributions gratuites de blé à une minorité privilégiée de 200 000 personnes. On allongea la liste des fournisseurs traditionnels, Campanie, Sicile, Sardaigne, Afrique (du Nord), jusqu’à inclure l’Egypte ; on aménagea les facilités portuaires de Pouzzoles, puis d’Ostie. En échange, l’Empire imposait à l’ensemble du Bassin la pax romana, épargnant à l’Italie et à ses " provinces " extérieures les fléaux jumeaux de la guerre et de la famine. De 180 000 habitants en 270 av. J.-C., la population de Rome est passée à 375 000 en 130 av. J.-C., pour atteindre un million sous Auguste chiffre monstrueux pour cette époque et qu’aucune ville européenne n’atteindra avant le XIXe siècle.

On aurait aimé que l’auteur nous dise s’il voyait une relation entre ce formidable développement et la loi frumentaire de Caius Gracchus. Après tout, beaucoup de mégapoles du tiers-monde subissent aujourd’hui les mêmes effets pervers de nourritures subventionnées, avec des gouvernants pareillement prisonniers d’une plèbe privilégiée, toujours prête à descendre dans la rue. Avec cette différence que Rome était au centre d’un empire qu’elle exploitait alors que ces villes gigantesques occupent une position périphérique.

L’Etat-providence, dont Gracchus apparaît ici comme un précurseur, peut-il survivre longtemps s’il n’est impérial et dominateur ?

GARNSEY PETER Famine et approvisionnement dans le monde gréco-romain

Livre broché - 38,11 €


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