L’Observatoire des religions

L’Etat par Anthony de Jasay

Belles Lettres

mardi 10 juillet 2007

Nous avons été éduqués dans l’idée que l’Etat était un instrument. Celui de la société qui sans lui sombrerait sans l’anarchie et la violence perpétuelles, ou celui l’instrument de la bourgeoisie qui a besoin de lui pour assurer sa domination sur le reste de la société. Aucune de ces théories ne répond à la question que souléve Anthony de Jasay, ancien professeur l’économic a Oxford, dans son maitre-livre, The State, qui vient d’etre traduit en français : pourquoi cet Etat, une fois qu’il dispose du monopole de la force armée, resterait-il un instrument de la sociéte ou de la classe qui l’a formé ? Pourquoi le prince ne se retournerait-il pas contre ceux qui I’ont fait roi ?

Formidable question à laquelle aucune théorie de l’Etat ne répond. Qui en appelle une autre, plus radicale encore : pourquoi I’ Etat ? Là encore nous avons été, en Occident, au cours des siecles, éduqués par Hobbes, Locke, Rousseau, Bentham, Mill et tant d’autres, à penser que nous avions le choix entre l’état de nature, ou, selon la formule fameuse, l’homme est un loup pour l’homme et l’Etat tout court, dit Etat de droit, et nous avons préféré le second.

Or, remarque d’abord Jasay, nous n’avons jamais eu le choix puisqu’il nous est impossible de comparer par expérience ces deux situations, l’état de nature n’ayant sans doute jamais existé entre les hommes, et le citoyen d’un Etat étant dans l’impossibilité de revenir à l’état de nature, si méme il en avait envie - éventualité fort improbable, car l’Etat secrète sa propre ideologie pour légitimer son pouvoir.

Ensuite, à supposer que ce choix fut possible, il ne serait pas forcément favorable à l’Etat. Jasay raisonne ici par analogie. Regardez ce qui se passe au niveau des Etats. Ils vivent, eux, dans une sorte d’état de nature, de guerre de tous contre tous, en ce qu’ils se réservent la faculté de recourir à la force les uns contre les autres et ne transfèrent ni leurs armes ni leur souveraineté à un super-Etat. Et pourtant ils parviennent à commercer et meme à coopérer sans qu’aucun super-Etat ne les y oblige. Ils choisissent de rester dans cet état de nature voire d’y retourner, alors même qu’eux ou d’autres ont fait l’expérience de super-Etats tels que Rome, I’Empire carolingien, I’Empire britannique, etc.

Sans doute tentent-ils de temps à autre de détruire leurs semblables par la violence, mais, le plus souvent, ils connaissent cette paix imparfaite qu’est la paix armée, et ils parviennent a signer les accords du GATT sans qu’aucune autorité supranationale ne les y force - bel exemple de coopération sans coercition.

“Les Etats, remarque Anthony de Jasay, n’hésitent pas, en dépit de I’énormité des risques, à participer, ouvertement et hardiment, aux commerces, investissemerrts et préts internationnaux. A en croire Ia théorie du contrat social, cela devrait impliquer qu’il n’y nit ait dans tous ces domaines que vols, refus de paiements, confiscation de biens et batailles acharnées à l’echelle internationale, et les contrats ne devraient jamais etre que des chiffons de papier. Or, en fait, malgre l’absence d’un super-Etat pour faire appliquer les contrats par-dela les juridictions nationales, !a coopération internationale fonctionne”. Pourquoi n’en irait-il pas de même entre les hommes s’ils avaient pu rester dans l’état de nature ? Si les Etats parviennent a se passer de super-Etat, les hommes auraient du pouvoir faire l’économie de L’Etat.

Admettons l’analogie. Reste à expliquer l’existence de l’Etat, phenomène universel. C’est une solution de facilité, répond en substance Jasay, que de s’en remettre de son destin à une autorité supérieure ; une fois ce premier pas accompli, I’homme désapprend à etre libre, il prend goût à la servitude avec d’autant plus de facilité que l’Etat lui fait croire qu’il est encore libre.

Sur cette tabula rasa fort stimulante pour l’esprit, I’auteur bâtit une théorie epoastouflante de l’action de l’Etat, qui conduit tout simplement et fatalement de l’Etat minimal à un totalitarisme effroyable ou des citoyens civiquement émasculés “orrt ce qui leur faut” - ce qui est tout dire. Dans ces pages succulentes, I’on voit le pouvoir utiliser de plus en plus de pouvoir pour rester au pouvoir et finalement aboutir à ne plus disposer d’aucune marge de manoeuvre pour redistribuer autre chose que ce vide qu’il brasse en pure perte. La société est totalement bloquée ; et la seule issue est l’irruption de l’irrationnel ou de la sottise chez les maitres de l’appareil.

Anthony de Jasay passe pour un ultra libéral. Il est d’autant plus piquant de le voir prendre la suite du jeune Marx, celui de La Sainte Famille ou du Dix-Huit Brumaire, qu’iI cite avec un malin plaisir. Pour ce Marx-là, I’Etat, était ”opposé” à la société et la “dominait” ; élevé par la violence, cet Etat, loin de n’etre que l’instrument de la classe dominante que décrira ad nauseam la vulgate socialo-communiste, était capable de détruire la religion, d’abolir la propriété privée et même la vie, parce qu’il était autonome et libre de ses choix. Restait à savoir ce qu’il ferait de cette liberté. C’est précisément ce que Jasay a prétendu nous expliquer.

En un temps où nos gouvernants s’empêtrent dans d’inextricables contradictions et ne prétendent meme plus déshabiller Pierre pour habiller Paul, le livre d’Anthony de Jasay est comme un parcours de santé.


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