L’Observatoire des religions
Walter Burkert

Les cultes à mystère dans l’Antiquité

Nouvelle traduction de l’anglais par Alain-Philippe Segonds, Les Belles Lettres, 194 p., 18 e

lundi 2 juillet 2007

En ces temps de fanatisme religieux, on ne peut que féliciter Les Belles Lettres de nous offrir une nouvelle traduction du superbe livre du grand philologue suisse, Walter Burkert, sur les cultes anciens. Les mystères d’Eleusis, d’Isis, d’Osiris, de Mithra, les mystères dionysiaques n’étaient pas exclusifs les unes des autres, et le sang humain ne coulait pas au nom de Dieu. Certes on ne souciait ni des pauvres ni de l’éducation religieuse des enfants ni de former des communautés solidaires. Mais comme le dit excellemment Burkert, l’absence de démarcation religieuse et de conscience de groupe signifiait aussi qu’il n’existait ni frontière rigide face aux cultes concurrents, ni hérésie ni, a fortiori, excommunication. Les dieux païens, y compris, les dieux des mystères, n’étaient pas jaloux les uns des autres.
« L’envie est en dehors du choeur des dieux », comme le dit Platon dans une formule inoubliable (Phèdre, 247 A). Les divinités formaient une « société ouverte » - ouverte même au Dieu jaloux des juifs et des chrétiens. Quand ces cultes étaient associés à un sanctuaire, ils pouvaient procurer à son propriétaire un revenu considérable grâce aux offrandes et aux sacrifices des adeptes. Les grands sanctuaires grâce à leur dynamisme économique, avaient acquis une large indépendance . Il est remarquable que le terme même d’église (ekklesia, assemblée) emprunté au vocabulaire du système politique gréco-romain en soit venu à « désigner l’organisation même qui devait renverser et éliminer ce système ». Les croyants étaient encouragés à se multiplier, parce que leur morale nouvelle, remarque Burkert, excluait toutes les formes bien établies d’entraves à l’accroissement de la population, comme l’avortement l’infanticide, l’exposition des enfants, l’homosexualité et la prostitution. Et de ce fait, « l’ekklesia devint un type de communauté se reproduisant elle-même, qui ne pouvait être arrêtée ».
Le livre de Burkert, magnifiquement documenté, est d’autant plus utile qu’il nous fait prendre conscience des idées fausses qui ont cours dans ce domaine. On a voulu faire des mystères des religions de salut (Erlösungsreligionen) d’origine orientale, préparant ou accompagnant la montée du christianisme. Nombre d’historiens sont allés jusqu’à voir dans le christianisme l’une de ces religions qui a le mieux réussi. Renan est particulièrement responsable de cette déformation, écrivant dans Marc Aurèle et la fin du monde antique : « On peut dire que si le Christianisme eût été arrêté dans sa croissance par quelque maladie mortelle, le monde eût été mithriaste ».
Hé bien non ! Les mystères étaient de toutes façons trop fragiles pour durer. Ils n’ont pas survécu aux décrets impériaux de 391-392 interdisant tous les cultes païens, et à la destruction des sanctuaires. Inorganisés, ils ne pouvaient devenir clandestins. C’étaient des options individuelles au sein de la multiplicité du polythéisme païen. Dans les initiations et la pratique, tout relevait d’un choix personnel. La foi - si foi il y avait - n’impliquait pas la « conversion ». De fait, leur affaire était non de propager une foi, mais de ne garder un secret.
Voilà pourquoi ces mystères étaient tellement attractifs et qu’ils fascinent encore aujourd’hui. Ces secrets ont été bien gardés jusqu’à nos jours (en fait, le secret, c’est qu’il n’y a pas de secret !). Pas de Credo qui doive être cru et confessé mais un synthèma ( mot de passe), qui fait référence à une succession de rites anciens.
Par contre, les sectes juives chrétiennes ou islamiques, comme le dit Burkert, ont démontré de « stupéfiantes capacités » de survie, même comme minorités dans un environnement hostile. Que l’on songe, par exemple, aux Samaritains qui ont survécu quelque 2400 ans à leur séparation d’avec l’orthodoxie juive, aux Mandéens, à peu près aussi anciens que le christianisme, aux avant-postes chrétiens en Ethiopie, en Arménie et en Géorgie. Etc...
Pour couronner le tout, Burkert nous offre une visite guidée de la Villa dei Misteri de Pompéi qui ravira les amateurs. Notre bonheur serait sans mélange si le traducteur n’avait commis un anglicisme dans cette phrase : « avec le Christianisme, apparut une société alternative au plein sens du terme, un nouveau peuple. » Il est vrai que cette faute est devenue tellement courante - on l’a entendu récemment de la bouche de l’actuel président de la République, et aussi, hélas, de celle de l’un de ses prédécesseurs, celui qu’il déteste le plus - qu’elle ne se remarque plus. Une raison supplémentaire ne pas la commettre.
Dans For the Glory of God (Princeton University Press, 2004), le sociologue américain Rodney Stark donne une autre explication de la disparition rapide des religions paiennes. Pour lui, ces religions étant financées par les élites et n’ayant pas d’enracinement populaire, ne pouvaient subsister longtemps après la disparition ou la conversion de ces mêmes élites.

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