L’Observatoire des religions
La monnaie sans étalon

Quand la parole n’est plus d’or

dimanche 22 juillet 2007

Dans un précédent livre [1] , Jean-Joseph Goux avait frappé un grand coup dans les coulisses de la science économique pour annoncer une curieuse nouvelle : il y avait « congruence » - un mot qu’il affectionne - entre certains chefs d’oeuvres de l’esprit et certains stades de l’économie. L’exercice portait sur le livre fameux de Gide, Les faux-monnayeurs, paru en 1925 à une époque où la convertibilité-or des monnaies était remise en cause. Le titre du roman et l’affinité d’André pour son oncle Charles Gide, économiste célèbre de cette époque, invitaient certes à tracer un parallèle qui aurait pu être seulement anecdotique. Mais Goux poussait la réflexion jusqu’à faire apparaître l’émission de fausse monnaie comme la métaphore de l’impossibilité où se trouvait Gide d’écrire un vrai roman.
Cette corrélation entre monnaie trafiquée et anti-roman prenait la place d’une correspondance qui s’était établie auparavant entre réalisme littéraire et circulation de la monnaie-or. Cette réverbération réciproque entre écriture et économie, où le langage joue un rôle pivotal, était presque trop éblouissante.
Dans le présent livre, Goux élargit son propos en le faisant courir, disons, de Turgot à Nixon, de Condillac à Derrida, en le débarrassant des béquilles psychanalytiques qui le soutenaient - ce qui n’est pas plus mal. Le livre est composé en partie d’articles déjà parus, d’où des redites qui ne facilitent pas la lecture. Essayons d’en tirer le fil.
Dernière étape, toute proche de nous : aucune réalité ne peut fonctionner comme référent ultime, encaisse, trésor. Valéry déplorait l’inconvertibilité du langage. Derrida l’affirme sans réserve : le signe, structurellement inconvertible ne peut que renvoyer à d’autres signes Or, remarque Goux, ce moment décisif de la philosophie a son correspondant « le plus spectaculaire, le plus décisif, le plus rigoureux » dans la décision prise par Nixon de suspendre définitivement toute référence du dollar à l’or le 15 août 1971.
Le parallèle entre la parole et l’or, l’un comme équivalent général des signes, l’autre comme équivalent général des biens, se prolonge ainsi à leurs substituts artificiels, risqués, suspects : l’écriture et le signe monétaire. Avec la même dérive : l’écriture qui peut circuler loin de la parole du locuteur qui en garantit le sens, la monnaie qui se déplace hors de la proximité de l’or qui garantit sa valeur.
Certes, on pourra discuter la périodisation choisie par notre auteur. Lui-même, très pertinemment, fait remonter à Condillac la conception subjective de la valeur (mais alors pourquoi a-t-il fallu attendre Walras et les autres néo-classiques pour qu’elle triomphe ?). Quand il remarque, à juste titre, que le déchaînement des subjectivités risque de désintégrer le sujet lui-même, il aurait dû s’inspirer de Hume, mais cela ne « rentrait » peut-être pas dans son schéma historique.
Surtout que deviendrait sa théorie si un Chrysostome, un Saint Jean Bouche d’Or, se levait pour rétablir l’étalon-or ?
Frivolité de la valeur. Essai sur l’imaginaire du capitalisme de Jean-Joseph Goux Blusson, 319 p.

[1] Les monnayeurs du langage (Galilée, 1984)


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