L’Observatoire des religions

Capitalisme rural à la française

Comment il a disparu en Argonne

dimanche 22 juillet 2007

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Un capitalisme à la campagne qui serait à taille humaine est une utopie qui a traversé l’Histoire et, pourrait-on dire, les océans, puisque par exemple, la Chine maoïste un certain moment s’en est inspirée. Or, il n’était pas besoin d’aller si loin pour trouver une réalisation qui s’en approchât, et c’est ce qui fait tout le prix de la monographie que Jean Chémery a consacrée à l’économie de Vienne-le-Château au 19ème siècle.

En 1860, la bonneterie viennoise avait bien accueilli le traité de libre-échange signé avec l’Angleterre par Napoléon III, tant elle était sûre, grâce à l’originalité de ses produits, de triompher d’une concurrence accrue. Le record d’activité est atteint en 1873. La bonneterie viennoise emploie cette année-là 825 ouvriers : 315 hommes, 460 femmes et 50 enfants. Une loi interdit en 1874 le travail des enfants de moins de douze ans. Mais dans son rapport de 1875, le commissaire de police regrette « que bon nombre de ces jeunes enfants qui ne sont pas reçus dans les fabriques, n’en travaillent pas moins chez leurs parents à des travaux peu pénibles, c’est très vrai, mais qui les empêchent de fréquenter les écoles ». Evidemment les enfants de plus de douze ans pourront continuer à être embauchés pour des journées de travail limitées à 12 heures !
Puis la crise a frappé - une crise mondiale dont Vienne ne se remettra jamais. Selon un rapport du commissaire de police daté du premier trimestre 1879, « la spécialité de la fabrique de Vienne-le-Château tend à disparaître depuis l’apparition de nouveaux métiers qui sont du domaine commun et au moyen desquels on produit une quantité de marchandises qui n’est pas en proportion avec la consommation ». Dans une réponse au sous-préfet qui s’inquiète, le même commissaire écrit le 2 octobre 1879 : « la situation industrielle de Vienne-le-Château est complètement transformée depuis 2 ans par l’introduction de nouveaux métiers mécaniques qui mus par un seul ouvrier produisent le même travail pour lequel il fallait autrefois en employer dix ».
Mécanisation, standardisation, surproduction, chômage, la séquence a été vécue comme fatale. En fait, beaucoup plus concentrés, les industriels de Troyes, la capitale champenoise, exerçaient une concurrence impitoyable.
Le capitalisme rural avait vécu. Son essor dans notre pays, à lire Jean Chémery, s’expliquerait par le fait que la Révolution de 1789 avait été dans les campagnes « conservatrice des structures », interrompant et différant deux mouvements : celui de la concentration des terres et celui de l’exode rural des plus démunis, à l’inverse du processus de l’industrialisation anglaise. Le travail à domicile qu’il a longtemps maintenu présentait deux avantages pour les bourgeois viennois : épargner les investissements qu’aurait nécessité la construction d’ateliers industriels ; « éviter les rassemblements dans un même local favorables à la fermentation des idées ». Avantages de courte durée comme le montre bien cette histoire exemplaire.

Un bourg argonnais au XIXe siècle : Vienne-le-Château de Jean Chémery Mémoires de la Société d’Agriculture, Commerce, Sciences et Arts du département de la Marne. Tome CXV - Années 1999, 371 p et 2 000, 349 p., Hôtel du Vidamé, Châlons-en-Champagne.

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