L’Observatoire des religions

Comment le christianisme a cru venir à bout de l’interdit judéo-musulman sur les images. Du « divin artiste » à sa neutralisation par le musée. (2)

samedi 7 juillet 2007 par Joseph Babled

La clé qui nous intéresse ici est datée de 726. Cette année-là, l’empereur Léon III décide de détruire l’image du Christ – une mosaïque peinte – ornant la façade de la grande porte de bronze de son palais. Acte public par excellence. La foule, composée surtout de femmes, mais de toutes les classes, s’émeut, tue le fonctionnaire chargé de l’opération et provoque des représailles sanglantes de la part de la police impériale [1] .
Un tiers du siècle plus tôt, le calife Abd al-Malik avait procédé à un audacieux, double étalonnage, monétaire d’une part avec la frappe du dinar-or, appelé à devenir une nouvelle monnaie mondiale, religieux avec la construction d’un Troisième Temple, à savoir le Dôme du Rocher sur l’esplanade du Temple de Jérusalem. Comment la puissance byzantine n’aurait-elle pas été troublée par ce manifestation de force à deux coups ?
Maintenant, résumons cavalièrement un siècle et demi d’une histoire assez mouvementée où les femmes, cela vaut d’être noté, jouent un rôle fort important en faveur du rétablissement du culte des images [2].
Nous intéresse l’argument qui servit en 843 à la résolution de la crise iconoclaste. Car cette argumentation ne se contente pas de reprendre les anciens raisonnements « rationnels » sur la distinction entre l’image et ce qu’elle représente – peut-être, justement, parce que ces raisonnements « rationnels » avaient été impuissants à barrer la route à l’iconocalsme. L’argumentation fait accomplir un véritable bond en avant à la « raison » occidentale en lui donnant la permission de neutraliser l’interdit judaïque, repris par le Coran.
Cette innovation apparaîtra bien sûr à des non croyants comme la rationalisation théologique d’une nouvelle politique iconique imposée par les circonstances. Mais cela n’enlève rien à son importance cruciale pour l’histoire économique des images, et pour l’histoire économique tout court. En effet, cette innovation va faire apparaître non seulement que l’image est possible aux yeux d’un chrétien sans qu’il tombe pour autant dans l’idolâtrie, comme l’avait admis implicitement l’Eglise romaine, mais encore qu’elle est nécessaire au christianisme.
Ce que disent les théologiens iconodoules qui triomphent en 843, c’est que l’Incarnation du Fils de Dieu a véritablement changé le monde. Autrement dit, ils prennent au sérieux le Mystère par excellence de la Foi chrétienne. Avant l’Incarnation, c’est-à-dire aux temps bibliques, seuls les anges et quelques prophètes (tel Moïse) avaient la possibilité de voir Dieu [3] . Après l’Incarnation, qui inaugure réellement une nouvelle ère dans l’histoire de l’humanité, cette faculté est donnée à tous les hommes. Comme le dit excellemment André Grabar, déjà cité, « non seulement cette théorie justifiait les images et notamment celles du Christ, mais elles les rendait en quelque sorte nécessaires, puisque les icônes réalisaient à notre intention des visions divines auxquelles l’Incarnation avait rendu sensibles tous les hommes, et parce que, en outre, elles leur offraient le moyen, légitime depuis l’Incarnation, de refaire tout naturellement l’expérience des prophètes et de contempler pour leur propre compte les visions de ces rares élus du passé biblique. [4] » Ce que la Rome chrétienne n’avait pu formuler, précisément à cause de sa tolérance vague et implicite à l’égard des images, Byzance pouvait le découvrir après un siècle et demi d’iconoclasme, charriant persécutions et massacres.
Prise au pied de la lettre, l’Incarnation a changé la nature de l’homme, désormais capable de voir Dieu, et donc de le représenter ; elle lui a ouvert les yeux en lui permettant de se joindre aux anges dans la contemplation de la divinité. Aussi lors de l’office liturgique du « Dimanche de l’Orthodoxie » qui célèbre chaque année depuis 843 le retour du culte des icônes, les chrétiens orthodoxes répètent encore de nos jours : « et avec les anges tu offriras le sacrifice des louanges en vénérant l’image de ma figure avec la croix » [5].
Le résultat est considérable pour l’économie de l’art. Désormais, non seulement les images issues de la contemplation de Dieu vont contenir au moins une parcelle de divinité, et pourront donc être objets de culte, mais encore l’artisan producteur de ces images, par le fait même qu’il produit ces images, signale qu’il a, lui, un accès privilégié à la divinité ; son œuvre est sans prix (la divinité est inappréciable) ou du moins sans rapport avec son « coût de production ». Cet artisan-là est institué en une sorte de médium entre la divinité et l’humanité ordinaire (ordinaire, mais capable tout de même de percevoir le divin dans l’œuvre). Il est devenu une sorte de prêtre, un personnage sacré. L’ « artiste divin » peut naître – mythologie sur laquelle nous vivons encore aujourd’hui.
Et assurément, juifs et musulmans pourront continuer à accuser les chrétiens d’idolâtrie. Ne renouent-ils pas, grâce à ce subterfuge théologique, avec le culte païen des images divines ? Mais cette fois, les chrétiens pourront répondre, non plus seulement avec l’argument rationnel, intellectuel, platonicien, de la distinction entre l’image et ce qu’elle représente, mais avec un argument théologique autrement plus puissant : c’est précisément parce que les juifs et les musulmans ne croient pas à l’Incarnation qu’ils sont, eux, iconoclastes.
Et, comme pour enfoncer le clou, le thème privilégié des icônes orthodoxes, répété à l’infini, de génération en génération, va être, précisément, l’image de la Vierge et de l’Enfant, c’est-à-dire la représentation de l’Incarnation elle-même. Ainsi peut-on considérer le grand mystère chrétien comme la matrice de la « religion de l’art » dont nous subissons aujourd’hui encore le triomphe.

[1] Grabar André (1984), p. 152.

[2] « C’est en mars 843, un an après la mort de Théophile, écrit A. Grabar, que sa veuve Théodora prit la décision d’en finir avec l’iconophobie gouvernementale… Cette restauration fut définitive et non plus temporaire, comme la reprise de ce culte, vers 780, qui e fit sous l’impulsion d’une autre impératrice veuve d’empereur et régente pour un fils mineur, Irène l’Athénienne [que Charlemagne eut l’intention d’épouser].... Comme le montrent conjointement les mosaïques de Saint-Démétrios, avec leurs représentations des mères avec leurs enfants auprès du Saint, ou l’épisode des femmes qui, en 726, massacrèrent l’employé de Léon III chargé de brise le Christ de la Porte de Bronze, ou les interventions des deux impératrices en faveur du culte des images, la moitié féminine de la, population byzantine a dû se tenir au culte des images avec ferveur et fidélité ». Grabar A. (1984). p. 254

[3] Possibilité aussi offerte à Mahomet lors de son « ascension » depuis le rocher d’Abraham – ce que juifs et chrétiens évidemment ne peuvent admettre

[4] Grabar A. (1984) p. 254

[5] Selon la traduction de Grabar A (1984), p. 253.


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