L’Observatoire des religions
Entretien avec Etienne Nodet

« Re-catholiciser » Jésus

samedi 30 juin 2007

Etienne Nodet, dominicain, professeur de judaïsme ancien à l’Ecole biblique et archéologique de Jérusalem, renouvelle profondément la lecture des Evangiles dans ses ouvrages publiés aux Editions du Cerf(voir par ailleurs). Son projet est de mettre un terme à ce qu’il appelle la « frilosité » des catholiques en matière d’exégèse, de sortir de l’influence protestante pour « re-catholiciser » Jésus.
D’abord il renverse la chronologie admise depuis des siècles pour l’écriture du Nouveau Testament : Marc, puis Matthieu et Luc, et enfin Jean. Pour lui, l’Evangile selon saint Jean, qui vient en premier, est le plus proche de la réalité historique. Il en résulte une autre vision du fils de Dieu, à la fois juive et romaine. Surtout, il apparaît mieux chez Jean que Jésus met fin à la séparation du peuple juif, pour engendrer une « nouvelle création ». Il s’en explique ci-dessous.
Etienne Nodet : La question est : pourquoi s’en est-on souvenu avec une telle force ? Or, le souvenir implique un certain cadre littéraire et surtout une signification.
Question : Nous y viendrons plus loin. Voyons maintenant ce qu’il en était du côté romain. Quel sens pouvait avoir l’expression « fils de Dieu » pour un haut fonctionnaire romain comme Pilate ?
Étienne Nodet : Pour le comprendre il faut remonter à 40 avant J.-C. A cette date, Virgile composa un poème à l’occasion de la réconciliation d’Antoine et d’Octave, scellée par le mariage d’Antoine avec la sœur d’Octave. Du fils qui était attendu de cette union, le poète annonçait la fin des guerres civiles qui ensanglantaient Rome depuis des décennies et une nouvelle ère. La tonalité est messianique. L’enfant recevrait en don la vie divine et il régnerait sur un monde pacifié. L’espérance ne dura pas, car l’enfant attendu fut une fille !
A cette époque, le problème de Rome était de maintenir un contrôle sur l’ensemble de la Méditerranée. Or, les Parthes avaient réussi à installer un juif à leur dévotion, Antigone, pour gouverner la Judée depuis Jérusalem. Ils avaient ainsi un accès à la mare nostrum. Hérode s’est alors précipité à Rome, en 40, et il a convaincu le Sénat qu’il était capable de rétablir l’ordre sur cette portion de la Méditerranée. En 39, il débarqua à Ptolémaïs (Saint Jean d’Acre), convaincu que s’il parvenait à se faire reconnaître par les Galiléens, des paysans juifs d’origine babylonienne et de culture pharisienne, la route de Jérusalem lui serait ouverte. Mais ce fut une guerre civile. En 37, il arriva à Jérusalem, mais il y eut tout un débat : Hérode ne serait-il pas le Messie ? Il mit sur certaines monnaies l’étoile messianique de la prophétie de Balaam (Nb 24). Et il eut des partisans, ces Hérodiens dont nous parlent les Évangiles. Flavius Josèphe, l’historien juif qui s’est mis au service des Romains, raconte que des astrologues persans, qui suivaient une étoile, étaient arrivés jusqu’à Jérusalem. Or, après quelques éclipses, elle s’écarta d’Hérode, sans doute pour se diriger vers Auguste, un autre fils de dieu.
Pilate est un fonctionnaire soumis à César. Aussi, quand il entend que Jésus est accusé de se prétendre fils de Dieu, il ne peut que prendre peur : a-t-il devant lui un concurrent de César ? quelqu’un qui pourrait se prétendre le maître du monde ? En outre, il est superstitieux comme tous les Romains. Et il est probable que sa femme ait été guérie par Jésus. Il est donc très embarrassé, comme Jean le montre bien. En plus, c’était un fonctionnaire corrompu. Si l’on suit Flavius Josèphe (dans la version du manuscrit slavon que je tiens pour authentique), on apprend ceci : « Les docteurs de la loi furent blessés d’envie [par les succès de Jésus], et ils donnèrent trente talents à Pilate pour qu’il le tuât . Celui-ci les prit et leur donna licence d’exécuter eux-mêmes leur désir. Ils le saisirent et le crucifièrent , en dépit de la loi des ancêtres. »
Trente talents, c’est une somme énorme, l’équivalent de 180 000 salaires journaliers. Rappelons que Pilate était en fonction sous le règne de Tibère, un empereur assez mou qui a tendance à repousser les décisions difficiles et à laisser les gouverneurs s’engraisser sur les peuples qu’ils gouvernent. Josèphe utilise cette comparaison : il ne faut pas chasser les mouches qui s’acharnent sur une charogne. Car, une fois gorgées de sang, elles s’arrêtent de manger. Si vous les chassez, d’autres mouches viendront avec un appétit tout neuf. Mieux vaut donc ne pas changer trop souvent les gouverneurs.
Le récit de Josèphe n’a pas d’implications théologiques.

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