L’Observatoire des religions
Entretien avec Etienne Nodet

« Re-catholiciser » Jésus

samedi 30 juin 2007

Etienne Nodet, dominicain, professeur de judaïsme ancien à l’Ecole biblique et archéologique de Jérusalem, renouvelle profondément la lecture des Evangiles dans ses ouvrages publiés aux Editions du Cerf(voir par ailleurs). Son projet est de mettre un terme à ce qu’il appelle la « frilosité » des catholiques en matière d’exégèse, de sortir de l’influence protestante pour « re-catholiciser » Jésus.
D’abord il renverse la chronologie admise depuis des siècles pour l’écriture du Nouveau Testament : Marc, puis Matthieu et Luc, et enfin Jean. Pour lui, l’Evangile selon saint Jean, qui vient en premier, est le plus proche de la réalité historique. Il en résulte une autre vision du fils de Dieu, à la fois juive et romaine. Surtout, il apparaît mieux chez Jean que Jésus met fin à la séparation du peuple juif, pour engendrer une « nouvelle création ». Il s’en explique ci-dessous.
Question : Voyons d’abord ce qu’il en est du côté juif.
Étienne Nodet : Du côté juif, la mort par lapidation était prévue pour deux crimes caractérisés, comme on le voit pour la condamnation légale de Jacques, en 62 : le blasphème consistant à prononcer le nom de Dieu, et le dévoiement du peuple. Pour le comprendre il faut revenir en arrière. Au chapitre 8 de Jean, Jésus déclare : « En vérité, en vérité, je vous le dis, avant qu’Abraham fût, Je Suis ». Alors, les juifs ramassent des pierres pour les lancer contre lui (Jn, 18, 58-59).
Ici, on peut considérer que Jésus aux yeux des juifs a blasphémé et que par conséquent il mérite la mort. Plus loin apparaît l’autre motif de lapidation : Que faire ? se demandent les grands prêtres devant les succès populaires de Jésus « Si nous le laissons continuer ainsi, tous croiront en lui, les Romains interviendront et ils détruiront notre saint Lieu et notre nation ». Alors, Caïphe : « c’est votre avantage qu’un seul homme meure pour le peuple et que la nation ne périsse pas tout entière ». Et Jean d’indiquer : « C’est de ce jour-là donc qu’ils décidèrent de le faire périr » (Jn, 11, 47-54). Les trois autres évangélistes mettent beaucoup plus l’accent sur la jalousie des grands prêtres. Jean, quant à lui, insiste sur le risque politique que faisait courir le Jesus movement. C’est une des raisons pour lesquelles il me paraît plus proche des réalités sociales de l’époque.
Question : Se proclamer fils de Dieu n’était pas en soi un blasphème.
Étienne Nodet : En aucune manière. L’expression fils de Dieu est banale. Jésus le dit lui-même aux juifs « dans votre loi il est écrit que vous êtes des dieux ». Autrement dit, il n’y a pas de quoi en faire une affaire ! Il faut rappeler à ce propos que le judaïsme rabbinique reste très ferme sur la séparation de la Terre et du Ciel. Mais il n’en allait pas ainsi auparavant, et en particulier pour les Pharisiens qui, eux, croyaient à la résurrection. Et Paul le savait si bien que lorsqu’à son tour il fut arrêté et traduit devant le Sanhédrin, il s’empressa de déclarer : « Frères, je suis Pharisien, fils de Pharisiens ; c’est pour notre espérance, la résurrection des morts, que je suis mis en jugement ». Il était sûr de son coup, car à peine avait-il prononcé cette phrase, qu’un conflit s’éleva entre Pharisiens et Sadducéens, les seconds soutenant en effet qu’il n’y a ni résurrection ni ange ni esprit, alors que les premiers en professent la réalité (Actes, 23, 6, 9). Les Pharisiens croyaient à la résurrection de manière empirique. Ils concevaient qu’une entité, ange ou esprit, puisse se manifester après la mort, et n’avaient aucun problème avec la résurrection de Jésus.
De toutes façons, la résurrection, en tant que miracle, ne suffirait pas à fonder une religion. L’apologétique miraculeuse est creuse et surtout inefficace, car elle suscite une religion de la peur, et non une bonne nouvelle. Jésus est ressuscité ? Tant mieux pour lui.

Accueil du site | Contact | Plan du site | En résumé | Espace privé | Statistiques | visites : 274675