L’Observatoire des religions
La peur au coeur

Le travail sans qualités

Les conséquences humaines de la flexibilité

samedi 14 juillet 2007

Voilà un livre qui réconciliera peut-être une certaine sociologie avec l’économie, plutôt fâchées par les temps qui courent, tant les observations de l’auteur sont fines, astucieuses, évitant le prêchi-prêcha habituel des bonnes âmes. Richard Sennet à qui l’on devait déjà un intelligent essai sur les « tyrannies de l’intimité » [1] , se régale et nous régale d’histoires vécues à trente ans de distance. Le terrain, il n’y a que cela de vrai ! Morceau d’anthologie, par exemple, que ce portrait à la sanguine d’ingénieurs informaticiens d’une célèbre orgueilleuse firme multinationale, mis au chômage à la suite d’une purge de dégraissage et se retrouvant au café du coin pour boire leur amertume avec leur bière - jusqu’à la lie.

Certes, Sennet remarque avec pertinence que dans le nouveau capitalisme, la prise de risque n’est plus l’apanage des seuls capitalistes, alors même que la plupart des gens ont une aversion naturelle pour le risque. Il n’est pas à la portée de tout le monde d’aimer être perpétuellement menacé par les coups de Dame Fortune. On pourrait dire les choses autrement : tout le monde n’a pas vocation à être capitaliste. Le défaut du système actuel c’est qu’il étend démesurément le domaine du risque sans pour autant étendre celui du profit . D’autant moins en réalité que le plus souvent dans la loterie actuelle un seul gagnant rafle toute la mise. Il y a confusion des genres entre salariat et actionnariat.

Un aspect de cette confusion est ce que Sennet appelle le pouvoir sans autorité. Le patron est devenu un leader - « le mot le plus malin du lexique moderne du management ». On ne travaille plus qu’en équipe, l’autorité n’étant plus exercée par quiconque. Il n’y a donc plus personne pour assumer la responsabilité du pouvoir qu’il exerce en fait. « Les gens doivent bien comprendre que nous sommes tous des travailleurs contingents, explique un dirigeant au cours d’une récente vague de dégraissage, nous sommes tous victimes des temps et des lieux ». Si en effet tout le monde est victime, plus personne n’est responsable.

Cette fiction permet en réalité de faire travailler les gens davantage et en même temps de refuser toute légitimité à leurs besoins et à leurs désirs. Demander une augmentation ou un relâchement des pressions à l’accroissement de la productivité est perçu comme un manquement à l’esprit d’équipe. Bref, le patron, « la plus fine mouche qui paraisse dans les pages de ce livre », est passé maître dans l’art d’exercer le pouvoir sans avoir de comptes à rendre.

Est-ce tellement nouveau ?

Traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat Albin Michel, 223 p. , 95 F Titre original : The corrosion of Character. The personal consequence of Work in the new capitalisme

[1] Les Tyrannies de l’intimité, Seuil 1979


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