L’Observatoire des religions

Comment le christianisme a cru venir à bout de l’interdit judéo-musulman sur les images. Du « divin artiste » à sa neutralisation par le musée. (3)

mardi 10 juillet 2007 par Joseph Babled

Cette religion de l’art sera d’abord un art de la religion. Et il n’est guère étonnant dans cette perspective que les artistes de la Renaissance, en dépit de leur admiration pour l’Antiquité gréco-romaine, aient consacré l’essentiel de leurs œuvres à des sujets chrétiens – avec une prédilection notable pour l’Annonciation, c’est-à-dire pour l’annonce proprement dite du mystère de l’Incarnation, et aussi pour la représentation très précise, qui paraît encore aujourd’hui audacieuse, des genitalia du Christ, preuves visuelles par excellence que le Fils de Dieu est bien un homme.

A partir, en effet, de ce point d’orgue où la Vierge Immaculée avoue son inceste divin à travers une sorte de parthénogenèse hermaphrodite, les événements vont se précipiter. Séquence fulgurante, surtout si l’on songe aux moyens de communication de l’époque. 1517 : Luther affiche ses 95 thèses contre le système des indulgences du pape. 1520 : le même , menacé d’excommunication, précise sa doctrine, critiquant le fétichisme de l’Eglise romaine ; dans cette nouvelle version de l’Evangile, les sacrements ne sont que des « signes », ils n’ont aucune vertu magique ; seule compte la parole du Christ, donc l’Ecriture. 1522 : Luther publie la traduction en allemand de la Bible ; dans l’Apocalypse, Rome est comparée à Babylone « cité de la corruption habitée par le diable ; cité de la fausse religion soumise à l’Antéchrist », c’est-à-dire au pape. Karlstadt, disciple de Luther, supprime tous les sacrements et détruit toutes les images saintes des églises. 1527 : le sac de Rome est perpétré par une armée composée en grande partie de lansquenets luthériens. Ainsi, entre le premier manifeste de Luther et le pillage iconoclaste de la capitale mondiale de la chrétienté et …de l’art, il s’est écoulé à peine une décennie. L’Occident chrétien croyait avoir résolu la « querelle des images » ; en intégrant l’héritage byzantin, il avait bordé ses frontières contre le judaïsme et l’islam. Mais il faut croire qu’il ne peut y avoir de solution définitive à la question iconique. Si elle est trouvée vis-à-vis de l’ « extérieur », alors le problème resurgit à l’ « intérieur » avec plus de violence encore. Ce Luther qui passe pour avoir lutté contre les abus de la papauté, qui a la réputation d’être un prophète de la modernité, nous voyons bien, nous qui regardons la scène du point de vue de la planète des images, que le moine augustin de Wittenberg a déclenché une nouvelle crise d’iconoclasme qui va mettre un terme sanglant au Quattrocento et au paradis terrestre qu’il avait instauré pour les artistes. En plein cœur de cette Allemagne qui cinquante ans plus tôt a inventé la « Galaxie Gutemberg » et donné un statut totalement inédit à l’écrit, voici que l’interdit judaïque renaît de ses cendres avec une vigueur renouvelée (d’où peut-être toute l’ambiguïté des rapports qui vont se nouer à partir de cette date entre juifs et Allemands, l’illusion pro-germaniste des premiers trouvant réponse dans l’antisémitisme des seconds, ravivé par le luthérianisme), alors même que la pression turco-musulmane s’accroît aux frontières. La conquête de Rome, « beaucoup de politiques, comme le dit Chastel, pouvaient la souhaiter sans y croire ; l’aura, le prestige religieux de la ville, semblait de toute façon exclure une dévastation, sauf pour des luthériens » [11] . Autrement dit, l’affaire n’était pas seulement politique, et le centre du monde artistique de l’époque connut « l’épreuve d’un pillage atroce, interminable, à la fois exhaustif et désordonné ». Perfection de l’Histoire en cohérence ! Après ce viol, les relations entre l’art et la religion ne retrouveront jamais cet équilibre miraculeux qui caractérise le Quattrocento. Le Concile de Trente replace l’artiste sous la férule de la censure des prêtres. L’Eglise qui jusque là avait été « extraordinairement libérale » (« elle était si puissante qu’elle pouvait se permettre une grande tolérance » [12] , est obligée de prendre des mesures pour contrer la pression luthérienne. Elle ne remet pas en cause l’essentiel de l’acquis byzantin, « mais ayant décidé que les images devaient être conservées et les ayant défendues contre les charges d’idolâtrie, l’Eglise devait veiller à ce que seules fussent autorisées les bonnes statues et les bonnes peintures et que rien de peint ou de sculpté n’existât, qui pût égarer les catholiques, ou fournir aux protestants une arme contre l’Eglise romaine [13] ». C’est dire la force durable de l’ouragan iconoclaste déclenché par Luther. En Allemagne même, la violence de la Réforme a été telle que pendant au moins un siècle « elle a éliminé jusqu’à la possibilité d’une création », écrit Philippe Dagen, commentant une exposition de dessins allemands à l’Ecole des Beaux-Arts en octobre 1988. « Comme les représentations religieuses qui fournissent le gros des motifs aux peintres germaniques jusqu’en 1517 sont désormais interdites, il ne reste que des topographes et des imitateurs. La violence de la révolution réformée a été telle qu’elle a éliminé jusqu’à la possibilité d’une création. [14] » Seul survivant, si l’on peut dire, de cette crise religieuse qui allait déchirer l’Europe, l’artiste divin ! Partout sauf en Allemagne, il sauve sa mise. Bien mieux, poussé par la censure religieuse hors de l’Eglise, il prend son autonomie par rapport à la religion sans rien céder de son caractère divin. La démonstration de son accès privilégié à la divinité ne dépendra plus de l’objet représenté, mais de la représentation elle-même.

Notes :

[1] Blunt (2000). p. 68

[2] Id. p. 81.

[3] Clevenot, Michel (1988).

[4] Blunt () p. 102

[5] Clevenot, Michel (1988).

[6] Dresde, Staatliche Kunstsammlungen

[7] Chastel André (1984), p. 244.

[8] La réserve est l’espace laissé intact dans une peinture.

[9] Goux (1978), p. 13

[10] Id. p. 27-28.

[11] Chastel (1984), p. 53

[12] Emile Mâle, Le Concile de Trente et l’art religieux, p. 149

[13] Idem

[14] Le Monde, 19 octobre 1988

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