L’Observatoire des religions

Comment le christianisme a cru venir à bout de l’interdit judéo-musulman sur les images. Du « divin artiste » à sa neutralisation par le musée. (3)

mardi 10 juillet 2007 par Joseph Babled

Cette religion de l’art sera d’abord un art de la religion. Et il n’est guère étonnant dans cette perspective que les artistes de la Renaissance, en dépit de leur admiration pour l’Antiquité gréco-romaine, aient consacré l’essentiel de leurs œuvres à des sujets chrétiens – avec une prédilection notable pour l’Annonciation, c’est-à-dire pour l’annonce proprement dite du mystère de l’Incarnation, et aussi pour la représentation très précise, qui paraît encore aujourd’hui audacieuse, des genitalia du Christ, preuves visuelles par excellence que le Fils de Dieu est bien un homme.

Un tel miracle était-il durable ? Le pouvoir divin acquis par l’artiste était-il tolérable ? La liberté conquise et pratiquée par le peintre, supportable ? L’une des dernières manifestations de cet art divinisé – La Madone à la Rose, du Parmesan [6], montre bien jusqu’où il est allé trop loin. André Chastel rappelle qu’il s’agit « d’une des Madones, les plus surprenantes et pour beaucoup des plus scandaleuses qui aient jamais été peintes » [7] . De fait, le sexe de l’Enfant-Jésus, modelé avec une délicatesse très précise, est placé juste dans le prolongement du sexe de la Vierge. La représentation de l’Incarnation est ici redoublée. Non seulement parce qu’il s’agit de la représentation du Mystère chrétien, thème archétypique, nous l’avons dit, et justificatif de l’art pictural depuis le triomphe des iconodoules, mais encore parce que les genitalia de l’Enfant sont au centre de la composition, oblitérant le sexe de sa mère, tout en l’exhibant en négatif, comme une sorte de « réserve » iconique [8] . Jamais le mystère de l’Incarnation n’avait été, si l’on ose dire, synthétisé avec une telle audace, littéralement dévoilé dans sa troublante splendeur par cette prodigieuse juxtaposition des sexes, l’un bourgeonnant sur l’autre pour un Printemps inouï. Il est vrai que l’interdit iconique est à mettre en relation avec l’interdiction de l’inceste. « Il nous apparaît écrit Jean-Joseph Goux [9] , que l’interdiction de figurer la divinité est une forme radicale de l’interdiction de l’inceste, sa forme judaïque, et que le courroux formidable de Moïse devant les idolâtres signifie la menace de castration qui accompagne l’amour interdit de la mère ». Par conséquent, pour cet auteur, « la différence entre le judaïsme et le christianisme s’éclaire profondément de leur rapport à l’image [...] Dans le chrétien, la loi rigoureuse du symbolique (du contrat), est dépassée au profit de la foi incandescente de l’imaginaire. Quelque chose de la violence aveugle de l’interdiction de l’inceste se relâche, et un rapport différent s’institue à la mère, à la femme, à la matière [...]. Ce passage de la loi à la foi [...] est parfaitement attesté (à ce niveau de l’image du féminin) par la scandaleuse assertion médiévale (oubliée le plus vite possible par le catéchisme de conversion) que la Vierge est à la fois, dans la chambre nuptiale céleste, la Mère et l’Epouse du Christ » [10] . Le moins que l’on puisse dire, à contempler La Madone à la Rose, c’est que Le Parmesan outrepasse largement le « scandale » du Moyen Age. Nous avons donc dans cette incarnation (le mot représentation serait trop faible, dans cette incarnation de l’Incarnation, une fulgurante transgression du tabou social par excellence depuis la nuit des Temps (à l’exception d’Abraham, du Pharaon, et de quelques autres, comme nous le savons). Le Mystère chrétien s’avoue ici dans sa vérité incestueuse, et incarne, c’est bien le cas de le dire, la révolution totale, la seul authentique révolution telle que Sade la réclamera dans Français, encore un effort…Alors en effet, cette image n’est pas tolérable.


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