L’Observatoire des religions

Les jésuites du Paraguay : des bandits stationnaires ?

lundi 28 janvier 2008

Pendant un siècle et demi, de 1609 à 1767, les jésuites ont instauré une sorte de « théocratie socialiste » au Paraguay. Ils n’ont jamais étaient plus nombreux que 200 pour gouverner une population indienne, les Guarani, qui a atteint jusqu’a 150 000 individus répartis dans quelque 35 missions sur un territoire deux fois grand comme la France. Dès la fin du 17e siècle, l’ « Etat jésuite » était parvenu à un niveau de planification et de développement tout à fait remarquable, doté d’une armée en bonne et due forme capable de le défendre contre les agressions extérieures. La population concernée a quadruplé alors que partout ailleurs en Amérique latine elle était quasiment menacée d’extinction. Le niveau de vie était fort élevé pour l’époque : la consommation individuelle de viande atteignait 82 kilo par an, à comparer aux 13 kilo consommés par l’Italien à la fin du 19e siècle. Et le niveau de calorie était au moins de 2500 par jour, un niveau au-dessous duquel se trouvent encore beaucoup de pays aujourd’hui.
Il nous semble, quant à nous, que ce parallèle est un peu forcé. Non seulement parce qu’il y a tout de même une différence de nature entre la terreur stalinienne et l’ordre jésuite, différence qui doit bien se retrouver quelque part dans les comptes économiques. Mais surtout, dans les termes mêmes de la théorie d’Olson, parce que les deux régimes n’ont pas le même horizon temporel. En effet, même s’il l’on admet qu’un autocrate ait une vision à long terme, cette vision est forcément limitée par sa propre durée de vie, et par la crise de succession qui a toutes chances de se produire à sa disparition. Autrement dit, même dans l’hypothèse la plus favorable à l’autocratie, même supposant un despote bienveillant, la question du long terme ne peut pas être réglée. D’où le rôle qu’ont pu jouer dans l’histoire les monarchies héréditaires. Ces régimes répondraient exactement à la nécessité économique de la prise en compte du long terme. Sans doute n’y a-t-il aucune raison de penser que l’héritier de la Couronne soit plus ou moins apte à gouverner que quiconque, mais au moins le problème de la succession est, en principe, réglé d’avance. Et l’on peut même s’attendre que dans ces conditions le prince régnant, soucieux de l’héritage qu’il laisse à ses enfants, ait une vision dépassant son propre horizon temporel. Il en résulterait chez ses sujets une plus grande confiance dans l’avenir, et donc plus d’épargne, plus d’investissement, plus de richesse et aussi de meilleures recettes fiscales. [1]
Ici exactement on peut pointer une différence essentielle entre la dictature stalinienne et la théocratie jésuite. Le « petit père des peuples » était un homme. Même divinisé, il a bien fallu qu’il meure. La pérennité de l’Etat jésuite ne tenait pas à la durée de vie ici bas de tel ou tel de ses pères, au surplus célibataires et sans héritiers. Le vrai maître de cet Etat, c’était l’ordre promis à une durée dépassant l’horizon de chacun de ses protagonistes. Outre ses succès militaires, économiques et sociaux, cette pérennité au sommet est l’une des raisons pour lesquelles l’Etat jésuite a duré un siècle et demi, et sans doute aurait-il duré encore plus longtemps s’il n’avait été supprimé pour des raisons tout à fait étrangères à ce qu’il avait réussi au Paraguay.

[1] Cf. Hoppe Hans-Hermann (2002), Democracy, the God that failed, The Economics and Politics of Monarchy, Democracy and Natural Order, Transaction Publishers, New Brunswick (USA) and London (UK).


Accueil du site | Contact | Plan du site | En résumé | Espace privé | Statistiques | visites : 274675