L’Observatoire des religions
L’original latin des « Fioretti » jamais traduit en français

À l’origine des « Fioretti »

Les Actes du Bienheureux François et de ses compagnons

jeudi 13 novembre 2008

La nouvelle collection Sources franciscaines est destinée à accueillir en 2009/2010 une nouvelle édition des œuvres complètes de saint François d’Assise : à quarante ans de la première édition du recueil Saint François d’Assise. Documents, écrits et premières biographies par Théophile Desbonnets et Damien Vorreux, il était intéressant d’offrir de nouvelles traductions françaises d’un corpus élargi des sources les plus anciennes informant du Poverello, ainsi que des études ou des instruments qui en facilitent l’accès.

En avant-première de cette édition des œuvres complètes, sont publiées en septembre 2008 deux extraits des œuvres complètes : Thomas de Celano, Les « Vies » de saint François d’Assise et À l’origine des « Fioretti ».

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Qui ne connaît les Fioretti de saint François ? Fixés en toscan avant 1396, conservés en une centaine de manuscrits médiévaux, ils furent imprimés pour la première fois à Vicence en 1476. Depuis, leur succès ne s’est jamais démenti : avant 1500, on dénombrait déjà seize éditions incunables en Italie et les traductions françaises se comptent aujourd’hui par dizaines.

Le saint d’Assise ne manqua pas de légendes, pour la plupart d’entre elles plus anciennes et historiquement plus fondées que ses tardives « petites fleurs ». Pourtant, nulle n’a atteint la notoriété du récit italien qui a fini par se confondre, dans l’esprit du plus grand nombre, avec l’image même du « petit pauvre ». La bénédiction de frère Bernard au détriment de frère Élie, le carême sur l’île du lac Trasimène, la joie parfaite exposée à frère Léon, frère Massée tourbillonnant comme une toupie avant de partir pour Sienne, le dîner avec Claire à Sainte-Marie des Anges, la prédication aux oiseaux, le chapitre de la Portioncule, la vigne de Rieti, le loup de Gubbio bien sûr, les tourterelles apprivoisées, la conversion du sultan, la prédication de frère Rufin nu à Assise, la rencontre de frère Gilles et de saint Louis, Claire transportée jusqu’à la basilique d’Assise pour assister aux matines et à la messe de Noël, la damnation de frère Élie, les prédications de saint Antoine, sans compter les extases d’une cohorte de plus obscurs frères de la Marche d’Ancône : ces scènes brèves, au rythme vif, aux intrigues élémentaires, au décor dépouillé, semblent recéler les perles les plus pures du franciscanisme primitif.

Pour qui parcourt le savoureux texte italien – en toscan, il est vrai, et non pas dans l’ombrien de François – l’impression se fait plus forte encore : c’est bien François, ses compagnons les plus chers, ses disciples les plus fidèles dont on a le sentiment d’entendre la voix inaltérée.

Impression trompeuse

L’impression est trompeuse. Depuis 1902, depuis la publication par Paul Sabatier de l’édition des Actus beati Francisci et sociorum eius, on sait que les cinquante-trois chapitres des Fioretti ne sont que la traduction italienne anonyme, sélective de surcroît, d’un original latin qui comptait nettement plus d’épisodes. Ce texte, plus copieux, plus authentique, n’a jamais été traduit en français : à l’original latin, on continue étrangement de préférer l’adaptation italienne, comme si la découverte de 1902, à plus d’un siècle de distance, n’avait toujours pas affleuré à la conscience collective. Dans la nouvelle collection Sources franciscaines, destinée pour une part à détailler et pour une autre à compléter le volumineux recueil François d’Assise. Écrits, légendes, témoignages, donner la première traduction française des Actes du bienheureux François et de ses compagnons, ancêtre injustement négligé des trop célèbres Fioretti, nous a donc paru une nécessité.

Un double apport

Quel est donc l’apport des Actus beati Francisci et sociorum eius ? Ce qui est aussi une manière de se demander quel fut son but ? Il est au moins double.

D’une part, d’emblée et plus nettement qu’aucune autre source antérieure, l’ouvrage est placé sous le signe de la conformité entre le saint d’Assise et son modèle, le Christ : « En premier lieu, il faut savoir que notre bienheureux père François fut conforme au Christ en tous ses actes. » La présence de douze compagnons autour de François, comme autant d’apôtres, le fait que l’un d’eux, Jean de la Chapelle, se pendit à l’instar de Judas soulignent le parallèle entre le stigmatisé et le Crucifié. Il a été dit : François fut « comme un autre Christ donné au monde ».

D’autre part, les Actus débordent largement la vie du père spirituel : les compagnons sont omniprésents ; le jeu de la filiation des témoignages oraux, délibérément mis en relief par les rédacteurs, permet au récit d’embrasser l’espace d’au moins trois générations. L’importance accordée aux frères obscurs qui, sur la fin du recueil, en deviennent les véritables héros, certifie au lecteur qu’entre les débuts de l’Ordre et le temps où les rédacteurs composent leur texte, il y a bien continuité dans la fidélité aux idéaux originels.

François justifié

En fait, c’est le lien même entre ces deux aspects qui est le ressort intime des Actus : François est justifié par la conduite de ses lointains fils spirituels, qui sont eux-mêmes justifiés par le suprême patronage de « l’autre Christ ». Réincarnation de l’Église primitive (« les très saints compagnons de saint François furent des hommes d’une si grande sainteté que, depuis l’époque des apôtres, le monde n’en eut pas de semblables »), la communauté franciscaine a son « autre Christ » (François), ses autres apôtres (les compagnons), ses autres disciples (les frères de la Marche d’Ancône). Assorti de ces garanties, le message des Actus était en priorité destiné aux Frères Mineurs – l’usage du latin et les multiples allusions à l’histoire interne de l’Ordre, plus d’une fois sur le mode du sous-entendu, en témoignent – comme une défense relativement paisible de la position des Spirituels, sur le mode de la légitimation historique et du discours des vertus en actes, plus que sur le ton de la polémique immédiate.

D’où deux absences dans les Actus, qui en font à la fois la faiblesse et la force, la limite et la beauté. L’une a été soulignée par Stefano Brufani : l’effroi, voire le déni de l’histoire. L’autre absence a été exprimée par Cesare Segre pour les Fioretti, mais elle vaut massivement pour les Actus : ils « mettent entre parenthèses le mal ».

Accord parfait de la forme et du fond

Ce projet est servi par un style. Au-delà de la pluralité des rédacteurs, au-delà de la différence sensible entre la vivacité de la partie dédiée à François et aux compagnons et le caractère plus monotone des épisodes regardant les frères de la Marche d’Ancône, l’écriture du recueil lui confère son unité et son charme. Le latin des Actus emploie un lexique élémentaire, sans la moindre afféterie. La syntaxe est souvent proche du rythme de l’oralité et les tournures italiennes transparaissent sous la langue cléricale. Les dialogues sont fréquents, vifs, croustillants. Les rédacteurs ne sont pas des simples mais ils font le choix de la simplicité stylistique comme ils ont fait le choix de la simplicité franciscaine. Cet accord parfait de la forme et du fond fait la cohérence de l’œuvre.

L’autre attrait du récit est dans la structure répétitive des épisodes. La plupart d’entre eux s’ouvrent par le nom de celui qui va en être le personnage ou le témoin principal ; un nom projeté en tête de la première phrase comme un générique, bien souvent au mépris de la syntaxe. Chaque chapitre se clôt aussi par une même ritournelle : « À la louange et à la gloire de notre Seigneur Jésus Christ. Amen. » Ces « petites fleurs » latines forment un bouquet changeant dont chaque élément est toujours semblable aux autres et différents des autres, immédiatement reconnaissable. Qu’il y ait une fleur de plus ou de moins, que la composition du bouquet varie au gré des témoins manuscrits, cela importe relativement peu. Le charme est celui, insistant, lancinant, des recueils de contes : les mille et une vies de François et de ses fidèles narrent une ascension toujours recommencée sur une échelle spirituelle qui projette les frères vers leur modèle, François, lui-même parvenu au plus près de l’imitation du Christ. Le texte joua bel et bien ce rôle de manuel spirituel, une fois traduit en italien et devenu Fioretti. Le François des Fioretti est l’ouvreur d’un sentier mystique qui s’offre à chacun. Du Christ à son alter ego, du Poverello aux compagnons, des compagnons aux frères de la Marche et de ces obscurs héros aux lecteurs des Fioretti se trace une ramification de sentes forestières et de chemins de traverse. L’émerveillement sensible du lecteur porte la promesse de son éblouissement.

Éditions du Cerf 29, boulevard de La Tour-Maubourg - 75340 Paris cedex 07 Tél. 01 44 18 12 12 / Fax 01 45 56 04 27 http://www.editionsducerf.fr

En librairie, 288 pages – 19 euros.

Introduits par Jacques Dalarun, traduits par Armelle Le Huërou, révisés par Jacques Dalarun et Olivier Legendre.

Collection « Sources franciscaines », Editions du Cerf


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